Ces absents qui nous hantent

C’était une guerre sale.

Y en a-t-il de propres ?

Cela se passait dans une région française et/ou espagnole. En Euskadi, en fait. Là où fleure bon les pins, où la mer roule en fuseaux attirant les surfeurs, les touristes, qui viennent se faire cramer le recto-verso. C’est beau en été et magnifique en hiver quand Klaus ou Cynthia ne passent pas tout ravager.

Deux auteurs, et pas des moindres, excusez du peu, ont publié ces jours-ci (c’est une formule, car je suis loin d’être en osmose avec les nouveautés, j’ose toujours espérer qu’un livre a une durée de vie de plus de trois mois, je suis comme ça, un incorrigible optimiste) deux ouvrages sur ce thème, sur ces lieux.

Hervé Le Corre, à qui l’on doit le splendide et terrifiant Après la guerre, a publié, il y a longtemps en Série Noire Du sable plein la bouche. Ce livre ressort aujourd’hui en Rivage Noir (n°1024), nouvelle édition entièrement révisée par l’auteur.

Marin Ledun, à qui l’on doit le terrifiant et splendide Les visages écrasés (télévisé sur Arte le vendredi 18 novembre et au cinéma le 7 décembre 2016, un film de Carole Matthieu avec, notamment, Isabelle Adjani) publie L’homme qui a vu l’homme (première édition Ombres noires 2014) aux Éditions J’ai Lu.

Ce qu’il y a de commun entre ces deux livres, outre le thème et les lieux disais-je en introduction, c’est le constat amer que tout ce passé ne passe pas, que rien ne se termine vraiment, que tout se termine toujours mal.

Chez Le Corre, un commando d’autonomistes basques fait sauter un hôtel en construction. Les gendarmes présents blessent grièvement un homme. Une femme tente de le sauver en appelant un ancien amant. Sur leurs trousses, les flics français et un tueur à la solde des services espagnols.

Chez Ledun, un autonomiste basque est enlevé par un mystérieux commando et disparaît dans la nature. Un journaliste, Iban Urtiz, basque par son père mais savoyard par sa mère, enquête. Les flics, français et espagnols, suivent de près l’affaire.

Camp contre camp : « De toute façon, dites-vous bien que dans ce milieu d’anciens gauchistes, cette génération de petits bourgeois rangés des manifs, on ne fera jamais un gros score de popularité. » Du Sable dans la bouche, page 114

Méthode radicale : « Il déchire. Ils enfilent. Il déchire. Jusqu’à épuisement. Ses bras tombent le long de son corps. Sa tête bascule sur le côté. Des muscles sont mous. Ils le retiennent de justesse. Ils retirent le sac. Ses yeux sont vitreux. Crâne rasé ne respire plus. C’est à leur tour de paniquer. Les cinq hommes ôtent leurs cagoules à l’unisson et redeviennent ce qu’ils sont vraiment. Le sale travail est terminé. » L’Homme qui a vu l’homme, page 23.

La violence est toujours gratuite dit-on. Ici, dans ces deux romans, elle est payante. Le prix est élevé, exorbitant.

La vengeance a un sale goût : « Au lieu de ça, je l’entends crier toutes les nuits, le couteau plonge encore et encore dans son ventre ! Il se relève et court vers moi avec son beau sourire, mais on me le tue toutes les nuits et je n’ai plus que sa douleur avec moi, je ne sais pas où il est, vous l’avez laissé pourrir ! », Du sable dans la bouche, page 171.

La vérité, un goût amer : « – Dites-moi la vérité. Cruz siffle et lève les bras, comme pour signifier : Les hommes tels que moi n’ont pas de réponses à ce type de questions. – Je veux comprendre. Il soupire. – C’est un sentiment humain. – Qui paie vos conneries ? Cruz hausse épaules. », L’Homme qui a vu l’homme, page 500.

Et l’on reste là, lecteur dans la nuit, seul, paumé, sans réponses aux questions que l’on ne s’était même pas posées. On referme le livre. On éteint la lumière. Le noir nous envahit. On se dit que l’on vit un monde mais qu’on n’est pas sûr de vouloir continuer. On finit par s’endormir en se disant que certains, certaines, nous accompagnent, nous hantent. Mais, nous, on se réveille. Eux n’ont plus cette chance…

Alors, on susurre un merci à ces auteurs de nous montrer le monde tel qu’il est en espérant qu’un jour on pourra lire le monde tel qu’il devrait être. On peut rêver ?

« Vous avez remarqué qu’à chaque fois qu’on arrête des militants, ce sont comme par hasard des dirigeants ? » Du sable dans la bouche, page 100.

 « Le jour de mon inhumation, alors que les vers et l’oubli achevaient de se partager mon cadavre, aucune des personnes présentes n’imaginait un instant que j’étais mort pour rien. Voilà pourtant la seule vérité qui vaille d’être inscrite sur mon tombe. », L’Homme qui a vu l’homme, page 508.

Hervé Le Corre, Du sable dans la bouche, Rivages Noir n°1024, 172 pages, 6,90€

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Marin Ledun, L’Homme qui a vu l’homme, J’ai Lu n°11012, 507 pages, 8€

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François Braud

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