Mémé Gato

À la demande d’une lectrice assidue et encourageante, je republie cette nouvelle et la soumets à votre lecture et à votre critique…

À Chantal, Jean-François, et à Filou…

 Le père Noël est une ordure, c’est sûr.

Travailler aussi durement un 24 décembre, c’est pas chrétien. À tous les coups, elle va rater la messe de minuit. Elle en a au moins pour encore une heure, minimum. Cette scie ne vaut que dalle. Ça ripe. Les chats miaulent. Elle a refusé de les faire entrer. Pas possible. Sauf Sylvestre. Son préféré. Il la regarde et fait preuve d’une patience à toute épreuve. Il sait que son heure va venir. Il s’en lèche les babines…

Chantal Gato est une vieille femme. Seule, sale, salpêtrée, elle affronte depuis trente ans les sarcasmes et le cynisme de tout le bourg. Il faut dire que dans le bourg, ça cause ferme. Ça attend que ça, le bourg, des sujets un peu croustillants, un peu mystérieux. Le bourg, faut que ça jase. C’est sa fonction. Mémé Gato est leur muse. La femme aux cent chats. La folle, la fêlée, la déjantée. Mère Térésa des matous. Sœur Emmanuelle des minous. Paraîtrait qu’elle a grillagé son jardin pour empêcher que ses félins se fassent la malle. Elle passe toute se retraite là-dedans. Des mille et des cent. Intermarché fait fortune en boîtes pour chats grâce à elle. Le boucher lui fait les yeux doux quand elle achète du mou et se pince le nez quand elle arrive. Les gamins la montrent du doigt et les grands-mères détournent la chair de leur sang de cette vision impure. On l’évite, on l’épie, on la scrute, on la voue à tous les diables. Elle porte dans son sein toute la honte du bourg. Tous les ragots lui sont dédiés…

Mémé Gato est une sainte. Pas un miaou qui ne lui tire une larme. Un chat perdu trouve vite refuge chez elle. Elle en a plus de cent. Ils viennent à l’appel de leur nom (elle les connaît tous par cœur), remuant leur queue, ronronnant, cajolant tout ce qui peut se cajoler, un pied de table, un mur, un tibia. Elle les reconnaît à leurs moustaches, à leur queue, à leur allure. Elle propose même à ses voisines de payer l’opération aux chattes pour éviter qu’on noie les petits…

Avec la hache, ce sera peut-être plus facile. Elle a en a acheté une, pour couper les côtes de porc. Si elle avait su… Enfin, ça sert toujours, la preuve. Elle s’essuie les mains sur son tablier d’une blancheur candide. On a beau être à la retraite, on aime bien que le linge il sente bon. Qu’il soit propre et tout… Elle s’en va dans sa remise. Prend la hache et revient dans la cuisine. Ça va avancer plus vite maintenant. Faut sectionner les tendons. C’est que c’est moitié élastique cette chair-là…

 Il paraît que chez elle, ça pue la pisse dans tous les coins. Les bêtes font où bon leur semble. Ils sont maîtres, rois, ils chient partout. Sur la table, dans le lit, dans les casseroles. Un vrai marais chez la vieille folle. Il paraît qu’elle dort avec un gros matou, tigré, castré, qui prend la moitié de son traversin et si, par malheur, il est couché au milieu du lit, elle dort sur la descente de lit. On le dit. Ça se répète dans le bourg. C’est sûrement vrai… Elle n’a jamais été marié. Pas de place pour un homme. De toute façon, elle ferait fuir n’importe quel prétendant. Le Roger, il s’était entiché d’elle, autrefois. Un simple d’esprit. Son père buvait, c’est vous dire. C’est lui qu’a trinqué, bien fait ! Quand il est allé pour la voir (il était passé au Café des Sportifs pour annoncer qu’il allait lui demander sa main), elle était absente. L’idiot a ouvert la porte ; il a été attaqué par trois vieux matous qui lui ont zébré la goule. Il s’est enfui en criant et s’est renfermé chez lui. Il n’en est plus sorti. On dit encore aujourd’hui, dix ans après l’affaire, qu’on peut faire un morpion sur ses joues.

Mémé Gato est seule. Avec ses chats. Il n’y a qu’eux qui la comprennent. Pas un jour sans une caresse, sans un regard amoureux, ça lui suffit, elle sait que l’amour réside là, dans des billes d’agate, au creux d’une touffe de poils, dans le baiser râpeux de ses matous. Elle sait que le regard des hommes est plein d’amertume, de désinvolture, de haine et d’incompréhension. Elle en sait des choses Mémé Gato. Elle sait tout des hommes. Leur lâcheté, leur indifférence, leur infortune. Pourtant, Marcel était différent… Au départ….

Ça avance mais Dieu que c’est long et pénible. Il pourra dire qu’il lui en aura fait baver celui-là. Quelle déception ! Elle, qui savait tout des hommes, s’était faite rouler dans la farine. Elle a encore du mal à y croire. Enfin… Faut finir le boulot… Sylvestre attend. Il ronronne…

Elle sent. Son odeur la suit partout, la précède même. À peine là, on la devine. Avec son cabas troué, ses lunettes à gros verres loupés – c’est pas Dieu possible, elle est à moitié aveugle ! – et sa voilette violette. Coquetterie des vieilles femmes aux cheveux mauves. On ne peut pas la louper. Le Marcel, il a commencé par la saluer. Tout le monde riait. Un vieux gars, chasseur, traficoteur, moitié braconneur, moitié ivrogne, moitié filou. Il a fini par l’aider à porter son panier. Jusqu’à chez elle ! De ces simagrées, je vous jure. Qu’est-ce qu’il cherchait ? Déjà qu’on causait ferme sur le bonhomme… Il avait placardé sur le fronton de sa maison un belle plaque, comme on en voit chez les médecins. Doré sur fond de cuivre : La maison du Bourreau. De quoi faire frissonner les passants. L’a toujours été spécial, le Marcel, toujours un peu décalé.

C’était le seul qui lui disait bonjour. Au début, elle fit celle qui n’y prenait pas garde. Combien se moquaient d’elle en lui faisant croire qu’elle était intéressante ? Combien lui mentaient rien qu’en la regardant ? Elle avait oublié de compter. Le regard des autres lui passait par-dessus. Puis, un matin, au marché, alors qu’elle avait fait sa provision journalière de mou, il était en promotion ce jour-là et le boucher lui avait fait cadeau de 100 grammes, et le plein de boîtes, des Whiskas –les bêtes, ça a le droit de manger bon, non ? Vous en mangeriez vous du Ronron ? – il lui a presque arraché le cabas des mains, prétextant qu’elle allait se fatiguer, que, lui, un homme, se devait de lui épargner ce travail de force. Il lui avait fait la conversation jusqu’à chez elle, alignant les politesses et alternant les gentillesses avec les compliments. Et surtout, surtout, il lui avait dit, dans un sourire presque aimable : « À demain, madame Gato. » À demain ? Un rendez-vous ? Madame Gato… Ça changeait de la folle…

Elle a presque fini. Ça en fait des morceaux. C’est fou que ça contient ces bêtes-là. Va falloir réduire tout ça pour les minous. Séparer les cartilages de la viande. Où a-t-elle mis son hachoir ? Dire que Marcel lui avait réparé en deux tours de main… Marcel… Mémé Gato a comme une bouffée de nostalgie mais devant la tâche, elle se reprend vite et file chercher son hachoir. Faudrait pas s’attendrir. La viande fraîche, ça attend pas. Sylvestre vient lui lécher les tibias. Il faut avancer…

 Acoquinés qu’ils étaient. Presque inséparables. Presque mariés. Tout le bourg était sur le cul. Même le maire, il paraît, en avait parlé au conseil, c’est vous dire… Et que je te porte ton cabas au marché, et que je t’aide à Intermarché, et que je te fais la causette, et que je rentre chez la folle. Prendre le thé ? Ou pire ; s’allonger sur le lit ? Ça causait ferme dans le bourg… Manquerait plus qu’on les voit à la messe tous les deux…

Il était revenu. Souriant. Affable. Curieux. Attentionné. Et combien que vous avez de chats ? Oh qu’il est mignon celui-là ! Comment c’est son p’tit nom ? J’adore les bêtes, moi. C’est plus fort que moi, faut que je les cajole, les caresse. Il y quelque chose d’humain chez eux, non ? 113 chats vous dites ? Hé bé dites donc, c’est que vous en avez un sacré cheptel ! Bien sûr, vous ne pouvez vraiment pas tout à fait savoir. Ça va ça vient. Y a des entrées et des sorties. Et vlatipa qu’il prenait des notes sur un petit calepin rouge. Des opérations qu’il faisait. Des multiplications. Mémé Gato l’a vu poser une opération : 113 x 12,5. 1 412,5, ça faisait d’après lui. Il a pris l’air ravi et intéressé. Elle lui a resservi du thé. Elle était tracassée…

C’est beaucoup plus long que prévu. Ça coince par moments. Enfin, c’est presque fini. Y a quand même des morceaux qui vont être dur à recycler. Les chats, ça les rend fous, tout ce sang. Ils ont compris. Surtout Sylvestre. Un superbe matou gris souris, au poil épais comme une moquette de bourgeois, aux billes jaunes citrons et à l’allure tranquille. Il avait compris avant. Avant sa maîtresse. À chaque fois qu’il le caressait le Robert, il se prenait un coup de griffe. Bien profond, le sillon. Sanglant comme un steak du boucher. Elle qui croyait qu’il tournait maboul et qui l’avait mis à la diète pour le punir… Pauvre Sylvestre, il va l’avoir aujourd’hui sa revanche. Il va se régaler… Il l’aura son Noël. Avec retard, mais il l’aura. Pour la Saint Sylvestre…

 Ça cause encore plus. On l’a plus vu depuis trois jours le Marcel. Disparu, envolé. Samedi, c’était marché au bourg, comme tous les samedi. Il y était, heureux comme un pape ou comme le père d’une mariée qu’aurait mis le grappin sur le fils du maire, c’est vous dire… Il était passé à la mairie et s’était fait sortir des vieux procès-verbaux du siècle dernier. « Toujours en vigueur ! » s’était-il exclamé avant de rejoindre sa compagne puante qui patientait devant le monument aux morts en émiettant du pain pour les pigeons. La secrétaire, qui est tenue au secret, on ne rigole pas avec les affaires de mairie, avait tout de même lâché à ceux qui s’inquiétaient qu’il tournait pas rond le Marcel pour s’extasier devant de vieux arrêtés municipaux de 1892 concernant des histoires de queues de chats…

Au marché, samedi dernier, comme tous les samedi, il l’a accompagné. Puis il a bredouillé je ne sais plus quel salmigondis pour s’excuser un moment et il s’est absenté. Elle l’a vu se diriger vers la mairie. Elle a trouvé ça bizarre… Alors qu’ils rentraient à la maison nourrir leurs amours, elle a prétexté un oubli de courses et elle est allée à la mairie. La secrétaire, une blondasse de quarante ans, maquillée comme une caissière de supermarché, qui dragouillotte le maire en espérant que la mairesse finisse définitivement par développer assez de métastases pour aller engraisser la terre du cimetière et lui laisser la couche, a fini par lui sortir les documents que le Marcel il avait consultés. Là, elle a eu mal. Elle a blanchi, même que la secrétaire, elle a eu peur qu’elle vomisse direct sur son bureau. Déjà qu’elle lui parlait en reculant de deux mètres en prenant des notes pour penser à demander au maire, minou chéri, d’installer des hygiaphones. Elle s’est ressaisi en se cramponnant à son bureau – elle a renversé volontairement le vase de glaïeuls sur le sous-main – et elle est sorti, dignement.

Il était là, à table, devant son calepin rouge à faire ses opérations, comme un élève redoublant son CE1. Elle a fait semblant de rien. Elle a préparé son thé, comme d’habitude. Elle a mis de l’eau à bouillir et elle a pris son rouleau à pâtisserie… Elle avait bien pensé à de la mort aux rats. Mais ce n’était pas possible… Il buvait par à-coups, lapant le liquide brûlant. Elle l’a bien regardé. Il était laid avec ses dents qui couraient après le bifteck. Des dents de lapin, des yeux rouges, myxomatosés, fatigués par ses opérations. Posant, multipliant, il calculait combien de chats elle avait et combien de queues ça lui rapporterait. À douze francs cinquante la queue de chat, ça lui faisait une petite somme qui le changeait de ses trois francs six sous qu’il retirait de ses deux trois lapins braconnés. Au siècle dernier, les chats pullulaient et les autorités du bourg avaient trouvé ce stratagème pour pousser à la « déchatisation » à outrance.

Ah ! Fallait voir sa tête ! Il bavait. Non plus d’envie mais d’incompréhension. Un léger filet rouge sortait de ses lèvres. Le Marcel, il était clamsé. D’un bon coup de rouleau, elle l’avait envoyé tranquillement sous sa table de séjour. Elle lui a arraché un œil pour le saigner. Patatras ! Le tapis de sa mère tout rouge ! Comment qu’elle allait ravoir ça ? Les chats lui passaient sous le nez. Sylvestre plus que les autres semblait lui caresser la couenne avec sa queue. Même mort, le Marcel, elle le soupçonnait d’être encore capable de faire des multiplications. Elle lui a redonné un coup derrière la nuque. C’était tout noir. Foutu Marcel. Un beau gars. Laid, salopiaud mais costaud. Bien gras. Avec son quintal, elle allait pouvoir nourrir ses chats jusqu’au nouvel an.

 François Braud

Nouvelle publiée dans La maison du bourreau, Fureur du Noir, La Nouvelle Librairie, 94 pages, 1998

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