Confessions judiciaires

Faire le point, c’est parfois le mettre. Final.

Avouer. Ce que l’on a fait. Pourquoi on s’est tu.

Deux livres de confessions chez Thémis. Dans sa balance : une prévenue et un avocat.

Claire a le ventre sec, aride. Sa vie se résume à cette non vie. Travailler, sortir, dormir. Parler, sourire, communiquer. Rencontrer les autres, celles qui ont enfanté, ceux qui ont grainé, la trace de leur présence entérinée sur Terre. Ils soliloquent, ils tautologisent, vous êtes transparente. Elle, elle n’en peut plus. Elle ne peut pas. La machine à fabriquer ne fabrique pas. Il faut. Tout de même. Se faire une raison. Vivre quand même.

Au retour d’un repas ennuyeux, Claire devient une victime. Et comme toutes les victimes, elle refuse s’assumer son statut. Alors, elle tente de s’oublier. Mais on n’efface jamais rien. Tout lui revient. Alors, à force de se convaincre, elle se sent gagnante. « J’étais contente d’avoir résolu avec brio une équation qui semblait pourtant insoluble ! Je pouvais être fière de moi… » Mais on ne change pas le cours du jeu ainsi. À refuser d’être victime, elle devient bourreau. « Je savais que c’était le début de la fin. » This is the end clôt le roman.

Est-il plus difficile de subir que de trahir ? Claire va louvoyer entre les deux et se retrouver pris dans un engrenage judiciaire. Muette, elle finit par écrire. Pourquoi ?

Mathieu Menegaux dans Je me suis tue nous pousse à nous interroger sur ce que nous aurions dû faire. Si, toujours le si, cela s’était passé autrement ? Mais, cela ne s’est pas passé autrement. Cela s’est passé ainsi. Certes, à ce moment-là, ou à cet autre, elle aurait pu, elle aurait dû, elle ne l’a pas fait. Le retour en arrière est toujours possible, dans la tête mais le corps, lui, infirme autre chose. Il acte les choses, il ne s’évapore pas dans les méandres d’un possible autre chose. C’est fait. Et voilà.

Claire est devant nous. Presque derrière. Nous ne pouvons pas la plaindre. Nous ne pouvons pas l’encourager. Nous ne pouvons que la suivre ou la traîner. De page en page. Contempler une trajectoire humaine comme regarder le mur vers lequel on va s’écraser alors qu’on a le pied soudé sur la pédale de l’accélérateur et juste avoir le temps de penser que l’on pourrait peut-être freiner. Peut-être. Ou pas. De toute façon, ce sera trop tard. On se sent manipulé par le destin.

Manipulé, le héros d’Antoine Brea semble l’être du début à la fin. Ce Récit d’un avocat publié dans une nouvelle collection du Seuil (Cadre noir) met en scène un homme de justice affublé d’un mal être et d’un mal avoir. Un avocat qui s’ennuie et connaît des crises de panique subites notamment lors de repas pris en commun. « J’étais pâle sur mon siège, mes yeux se révulsaient tandis que je m’accrochais à la table et je saignais du nez. » Une certaine Mme H. le prie de venir déjeuner avec elle et son mari pour lui donner un dossier. Le cas est délicat ; il s’agit d’un meurtrier (le crime commis sur Annie B. est particulièrement horrible et sordide, les pages le décrivant sont difficilement soutenables par la cruauté de l’acte et la relative objectivité qui le décrit) – Ahmet A, un Kurde – qui a vu son titre de séjour expirer pendant sa détention et donc est susceptible d’être expulsé vers la Turquie, qui, selon lui, équivaudrait à une mort certaine. Une destinée dramatique et absurde. Lui seul pouvait y changer quelque chose : « Vous comprenez qu’avec votre passé de rapporteur et l’intelligence que vous avez de ces sujets, vous êtes le défenseur tout indiqué m’avait souri Mme H. »

Commence alors une sorte d’enquête dans laquelle notre avocat narrateur va s’enfoncer dans une histoire qu’il maîtrise de moins en moins. Baladé, il croit détenir la main mais de mains en mains il passe, de sourire en demande il navigue à vue. Il va vite être dépassé par ce qu’il découvre, découvrant qu’il a été manipulé et comprenant qu’il n’a été qu’un pion entre différentes personnes toutes les plus chaleureuses les unes que les autres. Se sentir pion, c’est courir au sacrifice en quelque sorte. Il est rare qu’il aille au bout du damier pour changer de sexe, de fonction et de pouvoir et, la plupart du temps, il se fait manger ou bute face à un autre pion ou termine sa course au bout de l’échiquier, sans autre but que celui d’avoir avancé. Et d’être à la fin.

En ouverture, le narrateur fait allusion à noter dernier écrivain (sic) Richard Millet et à son roman Lauve le pur. Cette référence prend tout son sens quand on sait que le polémiste sulfureux dénonce les « sous-genres » de la littérature que sont la science-fiction ou le roman policier qui ont, selon lui, entraîné une inversion des valeurs. « Celui [le souvenir de lecture] d’un malaise qui m’a pris à voir la littérature s’emparer des tourments de victimes bien concrètes de notre monde pour en faire l’argument d’antipathies racistes et de peurs maladives ». C’est dit dès la première page. L’auteur d’un éloge littéraire d’Anders Breivik appréciera. Il lui restera à trouver un surnom à Antoine Brea comme il en a trouvé un à autre grand écrivain : Tahar ben Semoule. Tout est dit.

Un livre fragile à l’effet papillon. Courts chapitres qui commencent comme un récit juridique et qui se terminent en confession d’impuissance. C’est un homme dépassé qui nous parle, un homme perturbé, un homme qui n’a pas la carrure de ce qu’il voit, de ce qu’il vit, de ce qu’il veut. Implacable réalité.

Avec un texte de cette qualité, la collection Cadre noir inaugure de belles découvertes. Nous ne manquerons pas de les suivre.

François Braud

Mathieu Menegaux, Je me suis tue, Points Seuil, 141 pages, 2017, 6€20

Antoine Brea, Récit d’un avocat, Seuil, Cadre noir, 109 pages, 2017, 14€

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