Droit au pauvre (le feuilleton de l’été, épisode 9)

Résumé des épisodes précédents :

Au Village, un espace sécurisé, retiré du monde, exempt de toute la modernité anxiogène et vicelarde, on cherche à trouver qui a assassiné Isidore, Le Grand Prêtre Le Prophète. Les interrogatoires se déroulent et les déculpabilisateurs et déculpabilisatrices, embauchés par l’Agence LOCO, tentent de prouver leur innocence. Ce qui n’est pas facile. Le chef de La Tournante mène l’inquisition, aidé d’Anatole, Le Second Né, et, le narrateur, qui s’appelle Gérard, le pauvre, fait office d’avocat. Ce dernier contre-attaque en interrogeant le chef de La Tournante et là, c’est le drame. Les Heureux ont quelque chose à lui avouer. Pendant ce temps, les deux ombres, eux aussi, tentent de comprendre comment le Village en est arrivé là, comment Le Jour Où Tout A Basculé a définitivement changé la donne, irrémédiablement.

Vous me direz, hein ?

 

Droit au pauvre

Le feuilleton de l’été

Épisode 9

Chapitre 15 : Les Grands Aveux

 

– C’est une catastrophe… souffle Félicien.

– Pire ! Je dirais même plus. C’est une catastrophe ! lui répond Alphonse.

Les ombres, comploteurs en herbe, fomenteurs d’attentats peinturlurés, placardeurs d’avis apocalyptiques, les Dupont Dupont du Village sont effondrés.

– C’est la fin du Village.

– Oui. Je dirais même plus. C’est la fin du Village !

– Je l’avais prédit.

– Nous l’avions annoncé !

Les deux hommes surenchérissent d’arguments redoublés, de répétitions à coup d’exclamations, d’agissements sur rien, d’accords sur tout. On sent de la gravité, du fantasme, des incompréhensions, des doutes, des désabusements.

– Que va-t-on faire ? de demande Félicien.

– Je ne sais pas, répond Alphonse.

– Je dirais même plus, je l’ignore.

– Tu m’en diras tant.

Les deux compères sont dépassés. Les placards, c’est eux ! L’attentat, c’est eux ! Mais ils n’y sont pour rien dans le meurtre d’Isidore. Ils sont dévastés. Le Grand Prêtre Le Prophète était leur maître, leur gourou, leur étalon.

On sent qu’ils ont envie de taper du poing sur la table mais ils sont raisonnables et s’ils se lèvent de temps à autre, ils se rassoient rapidement sans faire trop de bruit. On ne sait jamais, on pourrait les entendre…

– C’est la faute à La Lucarne De L’Ailleurs, cette maudite machine, s’énerve Félicien

– La faute de, affirme, péremptoire Alphonse.

– Hein ?

– La faute de La Lucarne.

– Tu crois que c’est le moment de corriger mes fautes de français ?

– Il n’y a pas de moment pour corriger la langue.

Cet intermède linguistique leur fait peu à peu oublier leur colère. Ils se mettent à disserter :

– Tu crois que toi, tu ne fais jamais de faute ?

– J’ai pas dit ça…

– Ha ! Je n’ai pas dit ça. Ha !

– Plus personne aujourd’hui ne respecte la négation.

– Et alors ? C’est une raison ?

– J’ai pas dit ça.

– Ha !

– Je n’ai pas dit ça.

– Je préfère.

– Je dis simplement que l’usage fait que…

– L’usage, c’est pas la règle.

– Ce n’est pas la règle !

– Tu m’énerves.

– Peut-être mais c’est la règle.

Félicien soupire. Alphonse hausse les yeux au ciel.

Le premier remet ses idées en ordre en se frottant le front. Le second croise les bras. Le premier semble retrouver la voie de son raisonnement. Le second, docile et féal, attend.

Félicien se reprend :

– Cette Lucarne, elle a pourri le Village. Ce fut le vers dans le fruit, le grain de sable dans l’engrenage, la couille dans le potage, le début de notre fin. La faute à Ladislas, cet imbécile. Fallait-il qu’il ailler fouiller dans Le Grenier D’Avant ? Hein ? Devait-il en redescendre, juste pour voir, avec cette satanée Lucarne ? Hein ? La réparer ? Hein ? L’allumer ? Hein ? La regarder ? Hein ? Et la montrer à tout le monde ? Hein ?

Le hein semble être un argument irréfragable.

– Le vice est alors entré, affirme Alphonse.

– Et les virus sont arrivés, ajoute Félicien.

– Et ils ont assassiné Isidore Le Grand Prêtre Le Prophète.

– Je dirais même plus ; ils ont assassiné notre cœur !

– Honte à Ladislas !

– Honte à Celui Qui A Tout Fait Basculer.

Ils piétinent sur place. Ils ne tiennent pas en place. Ils décident de bouger. La décision est prise. Ils ne savent pas si c’est la bonne mais ils ont décidé d’agir. De ne pas laisser le Village mourir.

Les deux associés sortent alors dans la lumière. Le Village, qui, à l’habitude, boue dans sa torpeur et fleure bon l’ennui, semble pris de convulsions. Les interrogatoires ont bouleversé tout le monde et chacun chacune, voit en l’autre un suspect. Les Heureux s’épient, se toisent, se méfient. Les numéros de l’Agence LOCO sortent un à un de la salle d’interrogatoire en se disant que tout est foutu, le boulot vient de s’envoler, c’est sûr, c’est fini, alors on se lâche.

Les deux acolytes ne voient rien, ils marchent remontés comme une pendule, aveugles au royaume des borgnes. Préoccupés, ils ne remarquent pas que quelque chose cloche. Ça ne tourne pas rond. Ça s’agite comme un vent fou.

Sur la place centrale, au pied de la statue vandalisée, Ulla, dont le décolleté déborde tant que ses seins ont l’air de s’échapper de leur carcan, multiplie les passes au vu et aux yeux de tout le monde. Elle s’est installée derrière Saint Jean (que des jeunes ont affublé d’un entonnoir) pour faire ses petites affaires. Une queue attend. Les Heureux sourient, béatement, un billet à la main. Les jeunes ont sorti leurs mobylettes et laissent des traces de pneus sur le bitume en hurlant. De jeunes villageois les regardent et, de temps en temps, montent à leur tour sur l’engin et quelquefois en tombent en riant. Carlos débouche bouteille sur bouteille affirmant que ça vaut le jus de mangue et les Heureux confirment, le rouge aux joues, qu’ils n’ont rien bu d’aussi bon. Louis hurle les pires insanités : La révolution se tient dans mon froc ! Jeff fume du crack et fait tourner la pipe dans un groupe de villageoises qui se pâment en lui demandant comment il fait pour avoir ce joli teint d’ébène et Stéphane explique à qui veut l’entendre (des jeunes filles et un homme curieux) comment poussent les seins grâce à de petites pilules roses qu’il est prêt à céder au prix coûtant. Une nouvelle queue s’organise. On joue aux dés, aux cartes en fumant des cigarettes coniques. On s’attroupe autour d’un jeune qui a abandonné sa mobylette pour vanter les atours d’un téléphone portable. Les interdits tombent, la modernité dans toute sa splendeur et sa décadence est entrée dans le jeu de quilles du Village et c’est un strike !

Bref, tout se barre en couilles.

Mais Félicien et Alphonse ne voient rien. Ils avancent vers le domicile de Ladislas. Ils finissent par toquer à sa porte. Ils le trouvent en pleurs.

– C’est ma faute. Ma grande faute !

Il se mortifie. Il crie. Il hurle.

– Calme-toi par Saint Jean !

– Mais vous en comprenez pas. Je suis responsable du décès d’Isidore !

Les deux ombres restent bouche bée. Ils n’ont pas besoin de relancer la machine, elle repart toute seule :

– Isidore voulait regarder La Lucarne. Il était fasciné par son message. Il voulait en savoir plus. Il m’a demandé de l’aider. J’ai alors organisé des soirées. Régulièrement, j’ai installé La Lucarne dans son salon. Nous l’allumions. C’était…

Ladislas se remit à pleurer.

– C’était comment ?

– C’était fantastique. Le monde s’ouvrait à nous. Nous avons tout regardé. Je lui ai montré comment on pouvait changer de canal pour voir autre chose. Il était époustouflé. Et quand je lui ai dit qu’on pouvait connecter La Lucarne à un autre appareil que j’avais trouvé dans Le Grenier D’Avant pour regarder un programme déjà enregistré, il a voulu tout de suite voir ce que c’était. J’ai branché l’autre appareil, cela s’appelle un magnétoscope et j’ai mis dedans le programme, ça s’appelle une cassette. C’est là que ça a dégénéré.

– Et que s’est-il passé ?

– Il a joué.

– À quoi ?

– À un jeu.

– Et ?

– Il n’a pas eu de chance.

Ils ont fini par se lever et par tout me dire. Jamais une enquête n’aura été résolue aussi rapidement. À peine le temps de supputer que tout le monde s’est mis à avouer. Un mauvais polar, en quelque sorte.

Ils ont fini par se relever. À genoux, c’était trop.

C’est le chef de La Tournante qui a commencé. Anatole l’a aidé.

– C’est compliqué. Tout a commencé le jour où Ladislas est allé fouiller dans Le Grenier D’Avant.

– Le Grenier D’Avant ?

– Quand le Village a été fondé, Loués Soient Les Premiers Migrants, nous nous sommes débarrassés de toute la modernité nuisible. Il a été décidé de tout stocker dans une pièce, Le Grenier D’Avant, et de jeter la clé. Pourquoi n’avons-nous pas tout détruit ? Je ne sais pas. Toujours est-il que c’est resté là, des années, sans que personne ne s’en soucie. Tout le monde avait oublié. Du moins le croyait-on… Un jour, Ladislas, mû par une curiosité malsaine, a ouvert la boîte de Pandore. Il a descendu du Grenier D’Avant une machine inconnue du Village. La Lucarne De L’Ailleurs.

– La Lucarne De L’Ailleurs ?

– Une télévision.

C’est Anatole qui vient de parler.

– Je crois que c’est comme ça que vous l’appelez, ajoute-t-il.

Le chef de La Tournante reprend la parole :

– Il l’a branchée et votre monde s’est ouvert à nous.

– Oui. On nous a expliqué. C’est pour cela que nous sommes là.

J’essaye de réguler la conversation.

– En effet. Mais nous croyions que tout allait rentrer dans l’ordre grâce à l’agence LOCO mais nous nous trompions. Quand je suis arrivé chez Isidore, j’ai compris que le jour était arrivé.

– Le Jour Où Tout A Basculé, murmure Anatole.

– J’ai trouvé Isidore, Le Grand Prêtre Le Prophète, mort, une balle dans la tempe. Ladislas était présent. Il était comme fou. Il s’accusait du meurtre. Il m’a expliqué qu’Isidore était friand de cette Lucarne, qu’il organisait avec l’aide de Ladislas, des soirées au cours desquelles il passait des heures devant, en fumant et en buvant.

Les deux hommes se signent et multiplient les incantations.

– Le Grenier De L’Avant lui fournissait tous ces produits illicites. Ladislas s’occupait de la technique. Il est doué pour cela. Ce jour-là, ils sont allés trop loin.

– Que s’est-il passé ?

– Ils ont regardé un programme qui raconte une histoire

– Un film ?

– Oui, c’est cela.

– Lequel ?

– Voyage au bout de l’enfer.

– Et ?

– Et bien Isidore a voulu s’amuser comme dans le programme.

– C’est-à-dire ?

– Il a voulu jouer au même jeu. Je crois que ça s’appelle la roulette russe.

– Il avait une arme.

– Oui. Trouvée dans Le Grenier D’Avant.

– Et il a perdu donc.

– Oui. Très vite, j’ai tout effacé, détruit les preuves, les bouteilles, les mégots, La Lucarne, nettoyé la pièce, demandé à Ladislas de s’enfermer chez lui et de la boucler. J’ai prévenu Anatole et nous avons décidé d’essayer de faire passer cela sur le dos d’un des vôtres. Nous croyions pouvoir ainsi sauver le Village.

Ils restent muets.

Je reste coi.

On frappe à la porte.

– Oui, fait le chef de La Tournante retrouvant un peu de son autorité perdue.

Entre alors un homme de La Tournante :

– Nous avons un problème.

– Ne me dites pas qu’une autre personne a été assassinée !

– Non.

– Ha…

–Pire monsieur.

– Pire ?

– Pire !

– Que se passe-t-il ?

– Je crois que vous devriez venir voir…

Derrière l’homme de la sécurité apparaissent alors Carlos, pété comme un joint de culasse, avec le teint rougeaud, le nez strié de veinules violacées et l’haleine d’un phoque et Ulla, nue comme au premier jour, lèvres purpurines, seins en avant, sexe épilé.

– Un dernier pour la route ? hurle-t-il en brandissant une bouteille d’alcool à moitié vide ou à moitié pleine selon le pessimisme ou l’optimisme ambiant.

– À qui le tour ? susurre la belle en s’empoignant les seins dans un sourire lubrique.

Anatole s’évanouit.

Le chef de La Tournante retombe à genoux en se prenant la tête.

Je reste debout mais je me dis qu’il va falloir appeler Marcel et retourner à la maison.

 

À suivre…

 

François Braud

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