Droit au pauvre (le feuilleton de l’été, épisode 10 – le dernier)

Résumé des épisodes précédents :

Bon. Le Village, cet espace sécurisé, retiré du monde, exempt de toute la modernité anxiogène et vicelarde n’est plus ce qu’il était. Les Grands Aveux ont fait la lumière sur le « meurtre » d’Isidore Le Grand Prêtre Le Prophète. Son suicide à la suite d’une roulette russe mal maîtrisée a plus que déstabilisé les Heureux. Les déculpabilisateurs et déculpabilisatrices ont pété les plombs et repoussé les limites hors du raisonnable.  Bref, c’est le bordel. C’est Le Jour Où Tout A Basculé. Mais maintenant, on fait quoi ?

L’été a rien fait qu’à s’étioler depuis le 21 septembre aussi était-il écrit que le feuilleton devait se terminer. C’était donc écrit. Encore fallait-il l’écrire. C’est fait. C’est la fin. Dernier épisode donc aujourd’hui. Merci à toutes, tous, pour tout : les conseils, les critiques, les encouragements et votre patience à me lire.

Vous me direz, hein ?

 

Droit au pauvre

Le feuilleton de l’été

Épisode 10

Chapitre 16 : Après La Grande Migration

 

Nous ne sommes pas retournés à la maison.

Non.

Marcel n’est pas venu.

Non.

Nous n’avons pas non plus été renvoyés.

Non.

Nous n’avons pas non plus gardé notre taf.

Non.

Ce sont les Heureux qui sont partis.

Oui.

Le bourgmestre. Parti.

Anatole. Parti.

Les deux ombres. Parties.

Elles ont fini par se dénoncer. Les affiches, c’était eux. L’attentat, aussi. Mais la mort d’Isidore, Le Grand Prêtre Le Prophète, non ! Ils criaient. Ils hurlaient. Nous l’avions dit, nous l’avions prévu, nous vous avions prévenu ! Je leur ai fait remarquer que nous y étions pour rien concernant la mort d’Isidore. Ils ont été obligés de le reconnaître, ils ont même acquiescé devant l’évidence, les aveux de Ladislas et ceux du chef de La Tournante. Mais face au bordel ambiant, au décolleté d’Ulla et aux hoquets alcooliques de la plupart des numéros abreuvés par une réserve étonnante sans doute (re)trouvée dans Le Grenier d’Avant, nous avons bien été, nous aussi, obligés de reconnaître une chose : nous avions une responsabilité dans le foutoir du Village. Les deux ombres ont alors pu laisser éclater leur refrain : Vous êtes le ver dans le fruit ! Le virus ! Le mal !

Tous. Pas un n’est resté.

Ils ont abandonné le Village. Tous. Ils sont tous partis, c’était La Grande Migration. C’est comme ça qu’ils l’ont appelée. On aurait dit un exode en noir et blanc. Les familles partaient avec leurs baluchons, leur désespoir, le regard hagard, leurs enfants serrés dans leurs bras de parents anxieux. Ils ont tous jeté un dernier œil sur le Village. Comme quand on sait qu’on ne reviendra plus. Que quelque chose s’est cassé. Définitivement.  Irrémédiablement.

Ils nous ont laissé là, seuls, perdus, ne sachant que faire.

Dans un village déserté. Avec la statue du bourgmestre nous regardant de sa hauteur. Nous toisant. Nous jaugeant. Nous condamnant. Nous avions tout gâché. Nous avions apporté le ver dans le fruit. Nous avions mis fin à l’ordre. Nous avions dynamité le calme. Nous avions atomisé la sécurité. Nous étions le virus, le mal.

Bon.

Ça c’était dit.

Nous le digérions.

Difficilement.

Un grand désastre. Un échec.

Mais nous allions nous en remettre. L’habitude. Car notre vie était déjà sensiblement comme ça.

Nous étions donc comme des glands, loin du chêne, des atomes en scission, des électrons libres mais perdus.

Fallait-il rentrer chez nous ? Appeler Marcel ? Fallait-il abandonner le Village ? Fallait-il mettre le mouchoir dans notre poche ?

Et pour quoi faire ?

Que faire ?

Nous avons décidé de ne pas nous presser. Réfléchir. Il était urgent de ne rien faire. Penser. J’ai pris en main la chose. Il fallait bien que quelqu’un s’y colle. J’avais été proche d’Anatole. Proche du pouvoir. J’avais enquêté avec les Heureux sur L’attentat, sur le « meutre » d’Isidore Le Grand Prêtre Le Prohète. Ma place était unique. Je devais donc réagir. Nous étions les Huns. Les autres étaient partis. La plaine était déserte. L’herbe piétinée. Allait-elle repousser ?

J’ai donc dit :

– On est mal.

Personne n’a moufté.

J’ai répété :

– On est mal.

Comme personne ne réagissait, j’ai dit :

– On est TRÈS mal.

Et comme tout le monde me regardait, j’ai dit :

– AG sur la place du Village !

Nous nous sommes réunis sur la place pour décider de l’avenir.

Il était sombre.

Quelqu’un a dit quelque chose comme et si nous restions là ?

Personne n’a répondu mais tout le monde a réintégré ses pénates.

Chaque numéro a pris place dans la maison de son hôte.

J’avais eu le temps de discuter avec les huiles du Village. Avant La Grande Migration. Pour ne pas que s’ébruitent les faits infamants passés, l’échec du projet, ils nous avaient assuré qu’ils nous permettraient de vivre sans avoir à nous soucier des tracas financiers. Ils ont déposé la cagnotte sur un compte à mon nom. Moi, Gérard, Le Premier De L’Ailleurs, Loué Soit Celui Qui A Tout Changé. Je suis devenu le bourgmestre, Stéphane La Grande Prêtresse Du Monde Moderne La Prophète et Louis Le Crieur Cassandre.

Voilà.

Nous avons pris la place.

Elle était libre.

La chaise était tiède, voire chaude.

***

Aujourd’hui, nous vivons comme Avant. Ou presque.

Cela fait une dizaine d’années que nous avons décidé de rester. De nous implanter au Village. Nous n’avons pas de boulot mais on s’en fout car nous ne pensons qu’à humer l’air, boire des coups et fumer des cigarettes. Tout se déroule à merveille. Les jeunes usent leurs gommes et leurs pneus sur la place centrale rebaptisée Place De L’En Dehors. Je ne joue plus de guitare car j’ai trop de responsabilités. Mon costume moutarde me serre un peu aux hanches car Le Cuisinier De L’En-Dehors met un peu trop de beurre dans les sauces. Ulla, ma femme, La Marie Couche Toi Là, me tance souvent et ne cesse de jouer de l’aiguille et du ciseau pour que j’entre dans mon costume de bourgmestre. Nous avons quatre enfants. Pamela, l’aînée, va sur ses 14 ans et ses seins imitent ceux de sa mère. Elle a une vie sociale très populaire en organisant des concours de tee-shirts mouillés et elle est en train de monter un atelier de coloration de toisons pubiennes. Rika et Emmanuella, les cadettes jumelles ont eu 12 ans ; elles lissent leurs cheveux, se maquillent comme des cougars et s’habillent comme des arbres de Noël. Elles postent leurs photos en bikini sur Instagram et délivrent des conseils coiffure, ben oui, elles ont des cheveux quoi ! La benjamine, nommé Benjamina (c’est une façon de dire qu’on va arrêter la poussée démographique de la famille), à 6 ans, sait tout juste lire mais tient son facebook comme une pro multipliant les photos de chattons rigolos et celles de cadavres d’animaux écrasés sur La Place De L’En-Dehors. Jeff est devenu Le Coach Sportif Du Village : il nous entraîne au polo. C’est compliqué car nous n’avons pas de chevaux. Mais Jeff dit que ce n’est pas important. Je ne comprends rien à ses règles mais tout le monde semble apprécier ce nouveau jeu. C’est fédérateur. D’autant que plus personne n’a besoin de s’inquiéter pour le pain : le compte en banque semble inépuisable. Et quand il vient à s’assécher quelque peu, il repousse comme la queue d’un lézard. Les Heureux ont sans doute peur qu’on ne parte du Village et qu’un des numéros, et il y a des candidats sérieux, ne vienne à se répandre dans un média quelconque.

Bref.

Tout se déroule à merveille.

Enfin, presque tout.

Quelque chose cloche. Ça tourne carré.

Il règne comme un sentiment de mal-être. La roue tourne mais elle grince. Les sourires de certains s’affaissent. J’en vois qui détournent la tête en me croisant. Un numéro, je ne dirais pas lequel pour conserver l’anonymat d’Alzira, a même interdit qu’on fume devant chez « lui ». D’autres se plaignent du bruit. J’ai même reçu une lettre anonyme !

Saint Gérard

Loué Soit Celui Qui A Tout Changé ! Le Premier De L’Ailleurs !

Vous devez réagir !

Demandez à votre femme, Sainte Ulla, La Marie Couche Toi Là, de se couvrir un peu !

Quel modèle !

Regardez vos filles !

Quelle éducation !

Vous trouvez ça NORMAL ?

 

Il est temps, je crois, de passer un coup de fil.

 

Chapitre 17 : Retour à la case départ

 

Dans l’agence, le panonceau est rempli de post-its orange.

Adeline serpille en se demandant quand ça va s’arrêter. La claque de la since. Vivement la retraite !

Une femme regarde les annonces. Elle a la cinquantaine. Le regard pincé. L’air autoritaire. Le chignon parfait. Aucune épingle ne dépasse. Le taupe de sa tenue l’oblige à une certaine retenue. On sent l’autorité, la maîtrise, l’assurance.

« Cherchons Déculpabilisateurs / Déculpabilisatrices ».

« LOCO – Village /1 –  Recherche un homme soigné, bien habillé, sans tare sexuelle, ne buvant pas d’alcool, ne fumant pas, se couchant comme les poules, se levant à l’aurore et capable de tenir une conversation sans jurer. »

« LOCO – Village /3 –  Recherche une femme dont le décolleté est aussi plat qu’une limande pour animer des cours de reproduction humaine. »

« LOCO – Village /6 –  Recherche un groupe de jeunes, cravate obligatoire, raie bien nette, bac obligatoire, les dents acérés, avec un portefeuille d’actions, pour vanter les bienfaits du capitalisme. »

« LOCO – Village /12 –  Recherche un homme blanc, suprémaciste, doué au tir en mouvement. »

« LOCO – Village /27 –  Recherche une femme âgée, chignon recommandé, habits repassés, chaussures plates pour éduquer les enfants avec des règles de bienséance, hygiène irréprochable. »

La femme décolle le post-it n°27. Pas besoin de lire plus bas, elle a trouvé un travail. Elle le prend délicatement du bout de ses ongles manucurés sans vernis et se dirige d’un port altier vers l’accueil.

– Je suis intéressée, dit-elle d’un ton péremptoire.

L’agent tique :

– Ha. L’agence LOCO.

– Il y a un problème ?

Il se racle la gorge :

– Non, non. C’est compliqué.

La femme le toise :

– Ce n’est pas un problème. J’ai l’habitude. Tout a une solution. En quoi cela consiste ?

* * *

 

– Bienvenue ! Le Village est heureux de vous accueillir.

L’homme parle dans un micro. À ses côtés, une femme, aux seins qui s’évadent, pose la main sur les fesses de celui qui semble être son compagnon. Autour d’eux quatre jeunes filles papotent chacune avec un portable en prenant des selfies toutes les trois secondes.

Il y a autour d’eux une centaine de personnes toutes mal habillées. Énervées et dispersées. Personne ne semble écouter. Le bordel est généralisé.

– Je suis Gérard, Le Bourgmestre.

– Loués Soient Saint Gérard et Sainte Ulla ! hurle la foule.

Où suis-je tombée ? se demande la femme au chignon.

– Vous êtes ici chez vous. Au Village. Vous allez voir. Tout va bien se passer…

 

FIN

François Braud

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