L’Affaire Triple S #7

La délation, ça défoule, ça détend, ça déniaise mais ça va un moment. Y a un moment où. Parce que là. Faudrait pas que.

C’est peu de le dire. Faut le vivre, quoi. Et là justement, Triple S, il en a un peu ras le béret de Saint Robin de balancer le porc, le boudin et la saucisse au piment d’Espelette dans la tronche du lecteur. Il a envie de les voir se fendre la gueule, de rire aux éclats, de zygomater à mort. Aussi décide-t-il, le bougre, de niquer la mort, de lui mettre la faux au clou, de lui rire au nez. Lisez plutôt.

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L’Affaire Triple S

Épisode 7

MOGETTE

 

L’affaire est grave. Triple S, alias Siccomore Sanchez-Sanchez, est déprimé. Grave. À son âge canonique, son monde ne s’effondre pas, il est totalement détruit. Loin de lui, pourtant cela lui serait facile, les « De mon temps » et autres « À mon époque », Triple S a le blues. Il vient de perdre un de ses amis, Laurent, à l’âge de bambin de 95 ans et il ne s’y attendait pas. Ça lui a foutu un coup. Il s’abîme dans le muscadet et ne veux plus me parler :

– Ta chronique, si tu savais comment je m’en balances…

L’heure est grave. Me voilà dans la mouise la plus totale. Quand on n’a plus aucune vérité à dire, est-ce pour cela qu’il faut fermer sa gueule ? La question oppose toujours Spinozistes et Hégeliens, Stoniens et Whohistes, Pouymanistes et Jonquetistes, Hallydayens et Riversistes, polardeux et littéraires. Je ruminais encore et encore le problème quand une illumination me vint :

– Alors c’est comme ça ? Tu laisses le terrain à la LUDAHEC (voir épisodes précédents) ?

Son œil s’alluma :

– Ces pisse-vinaigre ? Ils rient un coup quand il leur tombe une dent ! Tu te fous de moi ? Ce sont des aigris m’as-tu-vu dans ma belle écriture, des m’as-tu-lu dans ma belle édition, des embouchés des zygomatiques. Tu me cherches ? Tu veux quoi ?

Moi ? Rien. Je ne veux être que la courroie de transmission de la vérité. C’est tout et c’est grand ! Mais j’ai comme l’impression que je viens de relancer la machine…

– Siccomore, il a pas l’habitude de s’apitoyer sur lui-même, aussi, je te propose de rire.

– …

– Ça t’en bouche un coin ! L’humour dans le polar, en voilà un sujet de philosophie à la Queneau, non ?

– Heu… si tu veux, balance.

De se resservir un verre, la fillette est séchée et sa petite sœur arrive sous le bras de Gérard.

– Tout débute avec La Bible. Je te pitche le truc. Dieu s’emmerde, il est tout seul et boire lui devient même insupportable, c’est te dire s’il a le blues. Il a l’idée d’inventer un alter ego. Il crée l’homme. Très vite, celui-ci devient pénible : Je m’ennuie. Alors, Dieu lui invente la femme pendant qu’il cuve un trop plein de cidre (il n’y a à l’époque, qu’un seul pommier donnant un cidre infâme mais très alcoolisé). L’homme est ravi. Il décide de s’appeler Adam (de sagesse) et prénomme l’autre Eve (Angelista) et il ont du sexe ensemble. Mais, un soir, madame a la migraine et des envies de pomme. Serpentant entre ces deux maux, elle croque le fruit défendu. Et là, c’est le bordel. Tu enfanteras dans la couleur, tu trimeras la terre comme un damné, tu t’habilleras chez Prada ou chez Tati, refrain connu.

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La seule photographie connue de SSS. Il est au deuxième rang, c’est le deuxième en partant de la droite.

https://quoidansmonassiette.fr/peut-on-manger-des-aliments-moisis-moisissures-pourris-sans-risque/

 

– Dis donc Siccomore, tu nous refais l’histoire du polar des origines à nous jours ?

– Farpaitement ! Le polar est une antichambre du rire. Je continue ?

– Vas-y et crois-y Nicole….

– On rit beaucoup par la suite, Caïn dessoude Abel, Dieu détective le démasque et décide, après mûre réflexion, la pomme est pourrie, l’arbre de la connaissance dangereux et Onfray va bientôt venir, de nettoyer le monde. Noé, qui n’a pas peur de l’inceste, construit l’arche et prodigue l’immigration positive en choisissant les Élus (il invente sans le savoir le calvinisme prédestiné). Il pleut. Le tsunami est terrible et Noé regrette de ne pas avoir inventé la planche de surf. Toujours est-il que le monde est nickel, sodomie et gomorrhie ont disparu. Dieu part à la sieste, croyant avoir tout réglé. Il s’endort et laisse les Grecs foutre la merde. Sophocle, polardeux en attente de publication, écrit Œdipe roi. Gonflé : le meurtrier, le détective, la victime sont (il invente la sainte trinité polardesque bien avant Jésus) la même personne ! On rigole. Résolu en deux coups de cuiller à pot, le thriller crève les yeux du héros. Ne faut-il pas d’ailleurs s’étonner qu’Œdipe ne retrouve ni son père ni sa mère ? Évidemment, Œdipe ne sait pas ranger ses affaires.

– C’est un résumé personnel ?

– C’est LA vérité ! Je continue ?

– Go on Traïllepeule S !

– Le Moyen Age arrive et il passe. Les Temps Modernes font rien qu’à copier. Et nous arrivons à Poe. Un États-unien, traduit cocoriquement par Baudelaire, imagine qu’un singe puisse tuer dans la rue Morgue. J’en ris encore. Toujours est-il que le garçon lance un pavé dans la mare dans laquelle vont se vautrer de nombreux écrivaillons.

Je me permets d’interrompre l’inénarrable historique :

– Tu n’auras pas oublié Vidocq et Balzac ?

– Monsieur est au Conseil des Sages de la Constitution Noire ou quoi ? Mais tu as raison. Vidocq, malfrat et chef de la police, héros de roman chez Balzac sous le nom de Vautrin, pseudo d’un Goncouré qui a démarré à la noire d’ailleurs… est un comique de première bourre, juge et partie. Balzac dans Une ténébreuse affaire tente aussi, honorablement Honoré, avant que de s’abîmer dans la Comédie humaine, de se lancer dans le noir : la cousine Bête en rit encore… J’en reviens à mes écrivaillons de l’ombre du XIXème : le mystérieux Sue, le rocambolesque Ponsail du Terron, le populaire Féval et tant d’autres…

– On ne les lit plus aujourd’hui, si ?

– ON a tort. C’est bien connu. Nous voilà à Sir Arthur Conan Doyle. Personne n’a vraiment lu Sherlock Holmes. Ce n’est pas un cerveau, c’est un comique troupier. Comment croire une seul seconde qu’il puisse d’une main calleuse en déduire le métier et l’âge du capitaine ? S’il voyait tes mains, il en déduirait que tu es maçon alors que tu as juste trimé il y trois semaines à faire une chape qui t’a encloqué les paumes. Et comment peut-on faire confiance à un drogué asexué ? Non, non, relisons Doyle, nous rirons.

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– Et après, relancé-je ?

– Laissons de côté Rouletabille (Leroux) et Lupin (Leblanc) pour 813 raisons et intéressons-nous à Fantômas (Souvestre et Allain). Ha, le rire de Jean Marais ! Devant tant d’incohérences, on peut soupçonner les feuilletonistes d’écrire un chapitre sur deux sans même s’envoyer un sms pour se mettre d’accord sur la crédibilité de leur structure narrative. Tu m’étonnes que les surréalistes applaudissent des deux pieds !

Triple S s’arrête et commande une nouvelle boisson roborative, que Gérard apporte cauteleusement, ce qui n’est pas le cas de son appartenance à l’ALMLC (l’Amicale Laïque de Mouilleron-Le-Captif) qu’il arbore sur son tee shirt qui peine à cacher son trop plein.

– Et puis arrivent les Ricains. Ha, les hard boiled, les « durs à cuir ». Je les adore !

Je pense alors aux lecteurs des épisodes 1 et 2 : ils savent à quoi s’attendre…

– Ils ont trompé tous les ivrognes de la terre en leur faisant croire qu’on peut être encore actif après une demi douzaine de bourbons. Ils ont mystifié tous les lecteurs en leur faisant croire qu’on peut enquêter sur un meurtre avec seulement une carte de détective privé. Et, grave de chez grave, ils ont influencé toute la littérature. Aujourd’hui, on se doit d’être chandlérien ou hammetiste. Et pourquoi pas Manchettien ou ADGiste ?

– Hola, Siccomore, tu oublies les titis parisiens, l’argot go !

– Tu parles des gogos qui nous ont bassiné le tarbouif sur l’honneur des truands ? Ça n’a jamais existé ! Burma toussait quand il avalait la fumée, Le Gorille s’épilait sous les bras, San Antonio avait trois mots à son vocabulaire, Boileau écrivait les voyelles et Narcejac les consonnes. As-tu lu Et mon tout est un homme ? Non ? Je te le conseille. Un psychopathe, avant se faire envoyer ad patres, demande à léguer son corps à la science. Le cerveau greffé sur un quidam, il prend possession du corps du gogo et se met en chasse pour récupérer les autres morceaux. Du grand guignolesque !

Résultat de recherche d'images pour "Le Gorille Ventura"Lino Ventura et Robert Berry dans Le Gorille vous salue bien (Borderie – 1958)

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– Tu es sévère ! Ces gens-là ont écrit des chefs d’œuvre !

– Je ne dis pas le contraire, j’affirme seulement qu’on se fend la poire.

– OK. Mais comment vas-tu nous faire avaler que le néo polar titille nos zygomatiques.

– Crois-tu, seulement le temps que je vide ce muscadet, que Manchette ne militait pas pour une IDR (Internationale Du Rire) ? C’est évident. Cette propension qu’il avait à réfuter toute chapelle, y compris le terme que tu viens de citer, n’était qu’un évident besoin de rire, d’ailleurs, il doit en rire encore, quand il voit certains polardeux se revendiquer de son œuvre.

Peu convaincu, j’attise encore le bonhomme :

– Et ceux qui ont suivi ?

– Ce sont les plus drôles, à part peut-être Jonquet, qui rit quand un président de gauche est élu au cours de la Vème République, c’est te dire si l’homme déclenche l’hilarité. Je plaisante, je plaisante, il a beaucoup d’amis. Daeninckx nous fait le coup du narrateur qui meurt à la fin, Pouy, de même et il ne finit même pas sa phrase finale par un point, Oppel croit encore qu’il suffit de réveiller le président pour éviter un conflit nucléaire, Benacquista qu’il y a un avenir dans la blanche, Pennac de même, Le Poulpe qu’on peut lutter contre le fascisme ambiant en ne buvant que de la bière, Picouly pense, boit et mangé télé, Dantec s’est fait baptiser et vit au Canada, Vargas, Benson et Tabachnik qu’il y une écriture féminine. Permets-moi de rire !

– Tu ne respectes donc rien ?

– Bien au contraire, c’est parce que je respecte le lecteur que je ris du noir. Les seuls qui aient compris un tant soit peu ce que l’homme est sont peu nombreux. Ils écrivent quelques romans qu’on oublie de citer dans les bibliographies parce que cela ne fait pas sérieux : Westlake (le gars se prénomme Donald !) et son Dortumunder, sérieux comme un pape, Barcelo et ses paumés canadiens, Mizio et son Ladislas prêt à tout pour son quart d’heure de postérité, Moore et sa cosmogonie déjantée, Gendron et son tueur discount. Là est la vérité.

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Il en rit encore

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L’affaire semble bouclée. Mais Triple S en rajoute :

– Le plus drôle dans le polar, ce sont les codes. Mâchés, ils deviennent des poncifs hilarants. Écoute : le héros  est flic, privé, journaliste, avocat, agent secret, quidam, bandit mais c’est rarement un professeur avec des copies à corriger, un agriculteur avec les vaches à traire, un boucher – y’en a deux cent grammes en trop, j’vous les laisse -, un CRS – SS ou un père de famille – la garderie ferme à 18 heures… Le héros ne va jamais aux toilettes. Le meurtrier est toujours cannibale, serial killer, fou, mass murder, brisé par la société, jaloux, cupide, avide de pouvoir, terroriste. La victime est la plupart du temps masculine, si elle est féminine, c’est une prostituée ou une maîtresse. Le méchant est traître, fourbe, cruel, sans pitié, perd à la fin, c’est quelquefois l’ami le plus proche du héros. L’ami est toujours là quand il faut, prête de l’argent, une voiture, sait où se cacher, trouver un flingue ou trente grammes de cocaïne – je le vois errer dans les rues de Mouilleron-le-Captif à la recherche de poudre pour finir par sniffer un rail de plâtre) a des amis hauts placés, ressemble à Mc Gyver. La voiture ne tombe jamais en panne d’essence, démarre au quart de tour et le héros roule rarement en mobylette ou en caisse à savon. L’alcool se boit sec et tout s’avale car « la réalité n’est qu’une hallucination provoquée par le manque d’alcool ». Les codes poussés et répétés à l’extrême deviennent vite des poncifs mais attention, prendre systématiquement le contre-pied fait vite sombrer dans le ridicule. Aussi, codes et poncifs appartiennent-ils à la même famille et, c’est bien connu, on ne la choisit pas…

J’avais l’impression que Triple S avait tiré ses dernières cartouches. Ce fut confirmé par un péremptoire :

– Voilà.

Je pense à Michel Lebrun et à son érudition, son humour, son lever de coude et à une de ses maximes : le temps est venu de prendre les comiques au sérieux.

Dieu qu’il avait raison. Dimanche, à la messe à Mouilleron-le-Captif, je reprendrai deux hosties.

Le Fouton Miévreux

Cet épisode est le clone (à deux trois poils de chameau près) de celui publié dans 813, n°103 (rentrée 2008).

813, Les Amis de la littérature policière

  

Bibliographie succinte :

La Bible (Joseph Raztinger), Éditions Delapom

Œdipe roi (Didier Lamaison), Série Noire

Histoires extraordinaires (Edgar Allan Poe), Le Livre de Poche

Mémoires de Vidocq, La Découvrance Éditions

Une ténébreuse affaire (Balzac), Folio Classiques

Les Mystères de Paris (Sue), Éditions Bellevue

Rocambole (Ponseau Du Terrail), Laffont

Les Mystères de Londres (Féval), Éditions de Crémille

Les Aventures de Sherlock Holmes (Doyle), Omnibus

813 (Leblanc), Le Livre de Poche

La fille de Fantomas (Allain et Souvestre), Le Livre de Poche

Chandler et Hammet, Série Noire

Et mon tout est un homme (Boileau et Narcejac), Denoël

San Antonio (Dard), Fleuve Noir

Journal (Manchette), Gallimard

Mygale (Jonquet), Folio Policier

La clef des mensonges (Pouy), Série Noire

Réveillez le président ! (Oppel), Rivages Thriller

Malavita encore (Benacquista), Gallimard

Un lieu incertain (Vargas), Viviane Hamy

Voleurs à la douzaine (Westlake), Rivages Thriller

Chiens sales (Barcelo), Série Noire

D’un point de vue administratif (Mizio), Baleine

L’Agneau (Moore), Série Noire

Le tri sélectif des ordures (Gendron), Pascuito éditeur

Rue de la soif (Lebrun), Seghers

 

 

 

 

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