L’Affaire Triple S #6

Et ça continue. Pan sur la tête des éditeurs ! Décidément, Siccomore Sanchez-Sanchez ne respecte rien. Rien ? Lisez donc entre les lignes et vous verrez qu’au contraire, il encense. Faut simplement savoir regarder la lune et pas le doigt… Autrement, comme dit le père François, c’est le coup du bandeau. Ou de la couverture avec l’effet quatre lames : la première vous accroche, la deuxième vous ferre, la troisième vous émerge et la quatrième vous empale.

 

L’Affaire Triple S

Épisode 6

MOGETTE

 

L’année 2008 est une date anniversaire.

Triple S me l’a soufflée, cette confidence, entre deux verres de muscadet.

Le moment était crucial, il savait. La LUDAHEC [1] venait de marquer un point. Auteurs et héros, toujours en colère, tels des drivers de Solex de Mouilleron-le-captif, venaient de frapper un coup, bas, un kick rageur, un geste interdisant tout regard dans le rétroviseur. On aurait pu croire, incrédules que nous sommes, nous, les révélateurs des turpitudes et bassesses de ces pauvres héros filant à tout vent de suspects fantômes et de leurs pauvres démiurges s’esquintant l’arthrose de leurs mains fragiles et de leurs doigts lourds sur leurs claviers gourds, on aurait pu croire disais-je, que c’était un hoax, une de ces nouvelles que les journalistes aiment à colporter quand la princesse Diana refuse obstinément de ressusciter ou que Je-le-dis-comme-je-le-penses-deux-et-deux-font-cinq, notre président, a brûlé sa recharge de mobile et ne peut plus envoyer de SMS, on aurait pu croire avoir mal entendu, mal compris, mal lu. Et puis, non. C’était vrai. Les éditeurs, ces maquereaux de l’édition, venaient de rejoindre le lobby associatif vindicatif qui coupe les poils de fesses en deux dans le sens de la largeur. Ben voyons, lâcha Siccomore Sanchez-Sanchez, ça c’est une nouvelle qui risque d’éclipser le traité de Lisbonne.

Ricanant, Triple S, a renchérit.

– 2008 est le centenaire de l’année de naissance de Ian Fleming, le créateur de Bond, James Bond.

Il replia alors son riquiqui et son annulaire, tendit son majeur à l’horizontale, puis fit de même avec son index, leva son pouce et lança, hilare :

– Ça va flinguer !

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Puis il replia tous ses doigts ne conservant que son pouce qu’il baissa :

– Pas de pitié pour les vendeurs de soupe ! Morituri !

C’est alors que Triple S dynamita la soirée et la bouteille de muscadet, sa petite sœur, son père et le p’tit prince.

– Les éditeurs de polars, tu veux mon avis ?

Je restai coi, la peur sans doute, figé et légèrement assourdi, le muscadet sûrement.

– Tu veux mon avis ?

– Oui, réussis-je à lâcher.

Tout en me disant que j’allais encore devoir monter au charbon, descendre à la cave déterrer des cadavres, jouer l’expert anonyme, le justicier dans ces colonnes. Qu’allait-il me révéler ?

– Accroche-toi. Ça va bouillir…

SSS marmite

Il commença et ne s’arrêta pas. Si ça se trouve, il est encore au café à l’heure où j’écris ces lignes, soliloquant sur l’infâme métier, sur son indicible hypocrisie et son légendaire courage à publier des livres intelligents quand il leur tombe une dent.

Il a allumé sévère, grave, sans retenue.

– Ces marchands de lessive, qui lavent plus noir que noir, ne savent plus quoi inventer pour attirer l’œil du chaland. Ainsi, ils ont inventé, après nous avoir mis profond, la publicité en 4ème de couv (ha ! l’homme Balafre), la pin up aux nichons ogivés (ha ! merci Gourdon pour le gourdin – voir illustration), les titres à la con (ha ! merci le Poulpe – voir épisode 3 – pour ses pataquès mémorables : à quand un Parkinson le glas plus près de la déchéance du héros céphalopode actuel), les titres racoleurs genre détective (Du sang sur la pelle à gâteaux, Agatha ?), ils ont inventé le bandeau.

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Il s’énervait et sa lippe appelait le muscadet à grands renforts de Marcel !, gueulés alors que l’on occupait nos coudes à astiquer le zinc.

– Cette petite bande de couleur (rouge sang, jaune flashi, noir dégueulis), ce préservatif glauque qui vient recouvrir la jaquette du livre n’est-il pas un moyen de se foutre joyeusement de notre gueule ? Ainsi, Ellroy, l’obsédé du dahlia est-il vraiment un auteur ? Non, c’est un auteur de bandeau, comme son copain Connelly et les formules qu’il usent nous usent : vous ne lâcherez pas ce livre de la nuit, un polar époustouflant, du grand Dugrand. Que dire aussi de celui qui nous affirme avec son « par l’auteur de » que nous, lecteurs, sommes des cons de l’ignorer ? Et celui qui affirme : deux voix au Prix polar 85 ? Et celui qui écrit pour les hypermétropes le nom de l’auteur des fois que nous soyons assez aveugles pour être incapables de le lire en caractères normaux ?

COralBandeau du prochain Thilliez : Plus blanc que blanc (Éditio Negra)

 

Et de frapper du coin de sa certitude la bassesse commerciale de ces gens-là.

– Même quand on retourne le livre, la quatrième de couv est à vomir. Passons la photo de l’auteur, style je m’la pète sans pétard, le résumé qui dit tout, le résumé qui dit rien, l’extrait mystérieux, la presse unanime, la presse glorifiant sur le précédent, la presse emballée par le prochain… Attardons-nous sur la bio de l’écrivaillon. L’auteur, l’ubiquité en bandoulière, a multiplié les petits boulots : gardien de phare en Creuse, livreur de tartes à la tomate à la Genétouze, ostéopathe pour boas constrictors, testeur d’actrices pornos mûres, contrôleur qualité des cadeaux Bonux, brainstormer à la section blagues chez Carambar, représentant en téléphonie portable chez les Indiens Macroqa, gourou souffleur de verre ou branleur de coqs à Mouilleron-le-captif. Que ce soit vrai, et on ne peut qu’en douter, va-t-on pour autant s’arracher les ongles en cherchant frénétiquement notre bourse pour faire l’emplette du dit bouquin ? Ça leur donne une crédibilité aux thrillereux d’avoir gagné trois sous six euros en épluchant la peau des tomates dans une coopérative agricole trotskyste ? Ça donne des qualités narratives à leur navet d’avoir travaillé comme tanneur de peau de zébu dans la Manche ? Ça leur donne un plus d’avoir balsenisé le sucre comme monsieur plus chez P’tit Lu à Nantes ? De qui se moque-t-on ? De plus, c’est pas l’argent qui leur a manqué aux plumitifs pour aller plumer les autruches en Nouvelle Zélande (hein Férey ?), pour jouer les zazous à Auber (hein Daeninckx ?) ou pour montrer ses cheveux gominés à Hong Kong (hein Mizio ?). Parce qu’en plus, ils ont tous fait plus que moins le tour du monde les fous du clavier ! Les éditeurs, ce sont plus de savants lettrés amoureux du verbe mais des tours opérateurs, des packageurs déments, des todos includos bousculant dans leurs charters classe grand large leurs poules aux œufs d’or pour leur faire bronzer la raie des fesse en République Dominicaine. Ils trouvent l’argent où pour tout ça, hein, je te le demande, ces camelots de fromage de chèvre sec pour rédiger en plus leurs bandeaux, leurs quatrièmes de couv’ et les biographies de leurs poulains et pouliches ?

bang

Y a comme un odeur de bang là, non ?

 

Marcel rapporta une bouteille de gros plan.

– Tu te fous de nous Marcel ou quoi ? Enlève-moi ça, ça fout mal au crâne et ça pue la menthe. Sers-nous une boutanche de muscadet, vérole macro !

Siccomore Sanchez-Sanchez avait travaillé autrefois à La Chaume, pas aux Sables d’Olonne, nuance, et il en avait gardé une bonne descente et quelques expressions imagées.

– Quant à leurs noms, ils les ont achetés avec les à-valoir polonais en brocante ou dans un vide grenier du Lichtenstein ? Ils préparent les championnats de scrabble du Poiré sur Vie ou quoi ? Cette mode qu’ils ont de se vanter de leur « W » (Lalie, lala, Walker et vas-y que je te rajoute un « K » ou Patrick K., ben voyons, Dewdney), leur « X » (Didier, encore lui, lui aussi y va aussi de son « K »), leur « Y » (Jean-Bernard, ça sent l’origine populos, Pouyk), leur « Z » (Dominik Zylvain) est exaspérante. On dirait des particules rachetées aux nobles émigrés vendéens en 1793, partis en croisière chez les Britiches pour cause de mauvais temps révolutionnaire et de guillotine débonnaire.

Devant une telle ire, je me suis bien gardé de lui rappeler son nom…

– Le pire est à venir. Raynal (tiens un « Y »), patron de Fayard noir publie ces jours-ci un polar de… Jean-Louis Debré. Accroche-toi à la table mon nabab, bientôt Guérif sortira un roman d’Edward Bunker.

Là encore, je n’osai aller contre la puissance du muscadet pour lui affirmer que c’était déjà fait.

– Mais, jusqu’ici, la coupe est pleine mais ça tâche pas encore la nappe. Si tu savais ce qu’ils sont réellement ces pauvres zauteurs et zéditeurs, ça t’éviterait de surfer sur le blog de mon pote Tutu reporter (http://tutureporter.blogspot.com/)* et tu pourrais aller faire ta lessive : aujourd’hui le noir lave plus blanc.

J’osais alors une répartie :

– Ils ont quand même publié de bons trucs, non ?

Il ouvrit un œil suspicieux et ferma l’autre, par pitié :

– J’te dis pas le contraire, j’te dis juste que dans le bonbon, ce que j’aime, c’est pas le papier et encore moins celui qui s’acharne à l’emballer. Tu m’enlèveras pas l’idée de la trogne que tout ça est une grande mascarade. Aussi vrai que je m’appelle Sanchez-Sanchez, Siccomore Sanchez-Sanchez !

Le Fouton Miévreux

 * Malheureusement, la LUDAHEC a réussi à museler Tutu reporter. Même Tata rapporteuse s’est tue… 

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Cet épisode est, à deux gouttes de muscadet près, semblable à celui publié dans 813, n°102, printemps 2008

813, Les Amis de la littérature policière

Bibliographie :

La Série noire, mouture très ancienne

Fleuve noir, spécial police

Le Poulpe

Ellroy, Le Dahlia noir (Rivages)

Michael Connelly, Echo Park (Le Seuil)

Férey, La Jambe gauche de Joe Strummer (Folio Policier)

Daeninckx, Itinéraire d’un salaud ordinaire (Folio)

Mizio, Sans temps de latitude (Baleine La Martinière)

Walker, A l’ombre des humains (Editons de l’Atelier In8)

Dewdney, Neva (Les Contrebandiers)

Pouy, Train perdu wagon mort (Le Seuil, Points Roman Noir)

Sylvain, L’Absence de l’ogre (Viviane Hamy)

Debré, Quand les brochets font courir les carpes (Fayard Noir)

Bunker, L’Éducation d’un malfrat (Rivages Noir)

[1] Ligue Universelle Des Auteurs et Héros En Colère.

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