Papy boom #1 (Le feuilleton de l’été, saison 3)

À quoi voit-on que nous sommes en été ?

La question mérite d’être posée. Permettez que j’y réponde.

Les jours s’allongent, les merguez crament, les jupes raccourcissent, le rosé coule. Les hommes suent, les femmes aussi, les chiens tirent la langue, les chats cherchent l’ombre. Les plages suintent d’huile solaire, on redécouvre que le polar est une littérature de qualité, on l’oubliera à la rentrée, les châteaux de sable ressemblent à leurs cousins bâtis en Espagne, la marée efface tout, les moules draguent les frites. Les enseignants ne prononcent plus le terme de copie, les restaurateurs pestent contre la pluie, les agriculteurs contre la sécheresse, le gouvernement limite ses vacances à une semaine et en France, les chômeurs pointent à Pôle emploi.

Mais l’été, c’est aussi autre chose. C’est souvent là qu’on se demande ce que devient le vieux cousin dont on n’a pas entendu parler depuis, ben c’est simple, l’été dernier ? Et justement, vlatipa qu’une carte postale vient squatter notre boîte aux lettres. Et puis une autre, et une autre, et encore une autre.

Alors là, oui, c’est une évidence. C’est l’été.

Je suis ce vieux cousin. C’est l’été. Aussi, voilà de mes nouvelles. C’est le début du feuilleton estival : Papy boom. Retour au noir et au rire jaune.

Bonne lecture et, n’oubliez pas : vous me direz, hein ?

 

Papy boom

 

 Aux vieux,

tenez bon, j’arrive…

 

Je ne veux pas d’enfant,

Pas de fruit à mon arbre

À mon chêne pas de gland

À mes joues pas de barbe

Je ne veux pas d’enfant pour consoler ma mort

 

Henri Tachan

 

 

Mourir la belle affaire

Mourir cela n’est rien

Mais vieillir, ah, vieillir

 

Jacques Brel

 

Épisode n°1

Pas vieillir, pas mourir

 

Cassette n°1

Schh…

« Vous avez remarqué ?

Non… sans doute pas… »

(Un soupir.)

« Vous devez être jeune. Aussi sanglé par vos certitudes que dans votre uniforme. C’est comme cela que je vous imagine. Non, pas de moustache grise gauloise, ni de teint couperosé, les guirlandes des alcooliques, le dos transpirant, la goutte en transit de la bosse des maths jusqu’à la raie des fesses, le ventre débordant de votre ceinture, il faut bien vivre, non ? »

(Pause.)

« Non, non. Vous êtes frais, dynamique, volontaire, tenace, rasé de près, maigre, sec. C’est du moins comme cela que je vous vois. Peu importe d’ailleurs. L’essentiel est que vous m’écoutiez. »

(Un soupir.)

« Donc, vous n’avez pas remarqué.

… On prend vite la mine attristée, un sourire compatissant collé aux lèvres, on laisse échapper un soupir légèrement crispé, nos mains moites ne savent plus que se cacher, nos yeux fuient de gêne, on a envie d’être ailleurs, là, tout de suite. Et on finit par lâcher un fatidique « de quoi ? ». Parce que si la mort fout la trouille, la maladie, elle, elle terrorise. Elle est comme la calomnie, elle enfle, elle fouille, elle grossit, elle taraude, elle assèche, elle envahit, elle réduit, elle lessive, elle attire les regards des autres puis elle les repousse, elle les éloigne. Comme c’est éprouvant de voir le mal en l’autre. La maladie, elle vous habite, définitivement. La maladie, c’est un truc que je ne souhaite à personne. De toute façon, vous pensez que ça n’arrive qu’aux autres… Vous pensez être solide, bien vivant, costaud. Tout ça, c’est pas pour vous. Cependant…

Ça arrive vite. Si vite. Le temps d’une vie réduite à un automne, un trimestre, le temps de prendre quelques kilos ou de les perdre, si vite qu’on s’en fout presque royalement, qu’on ne s’en rend même pas compte que. Et ça vous tombe dessus. Et ça ne vous lâche pas. Ça vous tient jusqu’au bout. Sauf si on s’en sort… alors là…C’est autre chose. On a la gueule du côté droit paralysé, on végète dans un fauteuil roulant, avec un régime draconien liquide : purée, soupe et purée, purée et soupe, soupe. Planté dans un hôpital, comme un vieux tronc sec, la girafe collée au corps, la sonde en permanence, la couche au derrière, le talc comme avenir, l’horizon bouché comme un trader qui voit ses actions dégringoler à la bourse. Alors là, on comprend que la maladie, c’est de la glu qui vous pompe l’énergie, le moral, les muscles, la tête, l’envie, tout ce qui fait que vivre est à peu près acceptable. Alors, on l’attend, on l’espère, on l’appelle. »

(Il s’arrête. Il halète comme s’il avait couru…)

« Et elle finit par arriver. Et ce n’est rien. Vraiment rien du tout. La belle affaire. Un mauvais moment à passer. Et peut-être pas si mauvais que ça d’ailleurs.

La mort…

Moi, je ne vous parle pas de ça.

Je vous parle de la maladie qui dure, qui s’installe, qui ne bivouaque pas pour une semaine, voire un mois, mais qui pose les cartons et pense à changer la tapisserie intérieure ou à abattre une cloison, je vous parle de la saloperie qui squatte et qui vous fait payer au prix fort, c’est vous le proprio mais c’est vous qui raquez, le verbe louer marche dans les deux sens. »

(On l’entend respirer fortement…)

« Je vous parle de la maladie qui baigne en vous, qui vous rend si vulnérable que vous avez l’impression d’être un étranger dans votre propre corps, vous vous sentez dépossédé comme volé, voilé, violé. Je vous parle des maladies qu’on ose à peine nommer, comme si on avait peur qu’elles vous entendent et qu’elles répondent présentes. Comme si engager un dialogue avec elles, c’était déjà les reconnaître, les accepter et leur laisser du terrain. J’ai toujours été partisan de laisser parler les plus belles pourritures à condition de leur renvoyer dans la gueule leur venin. Il ne faut pas raisonner contre elles mais leur taper dessus à coup de poings. »

(Pause.)

« Je vous parle des maladies cruelles. Je vous parle des longues maladies, pas des courtes et rigolotes comme disait Desproges … qui en est mort. »

(Raclement de gorge…)

« Le cancer par exemple. Le cancer, rien que d’en parler, ça vous prend là, au fond de l’estomac puis ça monte dans les poumons les serrant, les essorant, ça vrille les tempes et retombe sur le cœur, d’un seul coup, comme quand on loupe une marche ou qu’on rêve qu’on tombe au fond d’un précipice. Ça dure, ça dure… On se dit alors, oh !… rien qu’une minute, une seule minute, mais une longue minute, une minute éternelle, une minute qui se traîne, qui flemmarde, qui prend son temps, une minute qui vous laisse le temps de penser que ça pourrait peut-être, un jour, qui sait ?, nous tomber sur le coin de la gueule. Puis ça passe, on oublie… Et là, alors que vous avez senti le soufre brûler toute votre tuyauterie, ramoner vos veines et récurer votre larynx vous dites, l’air de rien : « Quel âge avait-il ? ». 77 ans… Ha… Ça rassure… 20, ça l’aurait foutu mal, ça l’f’rait pas comme ils disent de nos jours, surtout si « on » les a justement, les 20 ans. Mais 77, ça va. Sauf quand on les a ou qu’on s’y approche à pas de sénateur. Enfin… Mourir si vieux, même du cancer, c’est dans l’ordre des choses. À 77 ans, il a vécu en fait… C’est normal, c’est comme une feuille qui tombe à l’automne, un pantalon qui s’use, un torchon qui se déchire. Une chose naturelle, le déterminisme en action quoi.

Moi, j’ai soixante-sept ans et je ne veux pas mourir. »

(On l’entend respirer, doucement, comme s’il écoutait son corps)

« Vous croyez que c’est simple d’accepter la fin de la course ? »

(Il chante : )

« Je veux avoir le temps de faire vingt ans de taule

Cent ans de poésie, mille ans sur ton épaule

Je veux avoir le temps d’être ni vieux ni sage,

Je veux avoir le temps d’être Idiot du Village… »

(Pause.)

« Je veux faire un autre tour de piste, relancer la machine, rejouer la partie, redistribuer les cartes. Pour le petit. Je lui dois bien. Il me faut du temps pour…

– Papy, qu’est-ce que tu fais ?

– Rien rien, il faut

Tchac !

 

Pfff… J’ai pas fini. Un mal de dos moi. Quand vont-il se décider à nous payer des fauteuils confortables ? Je vais me niquer définitivement la colonne à retranscrire ces putains de cassettes. Des cassettes. Déjà. Il a fallu que je trouve un magnétophone. Tout ça pour entendre un vieux se plaindre. C’est beaucoup plus long que je croyais et en plus je ne vois pas l’intérêt du truc. C’est toujours moi qui me tape les trucs les plus chiants ici. Forcément, une jeunette, faut l’occuper. Elle peut bien faire les sales besognes. Les dépositions à taper – il venait par la gauche alors je l’ai pas vu -, les petites vieilles et leurs plaintes – moi je s’rai pas venue mais c’est ma fille qui dit qu’il faut – , les courriers délateurs – foutre des PV, vous savez faire mais arrêter le trafic de drogue des Arabes rue Tachan, y a plus personne -, les fondus qui se plaignent comme je respire – ça fait dix ans que je vous demande de venir voir ce qui se passe au Bar des sportifs tous les samedis soirs -, les voisins qui en ont à dire – vous savez mon voisin, il laisse la lumière du dehors chez lui allumée la journée -, les petits vieux qui geignent – j’ai quatre-vingt-dix ans et c’est la première fois de ma vie que – ….

Alors là évidemment, c’était pour moi. Des cassettes numérotées dans une enveloppe à bulles sans aucune indication, ni sur les cassettes (à part le numéro), ni sur l’enveloppe. Allez, écoutez-moi ça qui me lance le chef, ça vous changera les idées. Christian, un barbu qui cultive sa légende de petit chef, m’a souri gentiment. Un homme qui a des auréoles sous les bras, un teint de cendre, des yeux vitreux et l’humour plus bas qu’un pissenlit. Un con fini quoi, mais un chef, petit. Il mesure un mètre soixante en se haussant sur la pointe des pieds. Il n’aime pas lever la tête pour me parler. Je mesure un mètre soixante-dix-sept, sans talons. Mais comme disait papa, on lui doit le respect. Papa… Ses conseils… j’aurais mieux fait d’écouter ma mère… enfin… Au boulot ! Je ne vois pas ce que je vais lui raconter au chef : une histoire de vieux, un peu dingo, c’est tout. Y a pas à chercher plus loin. Enfin… C’est reparti.

 

À suivre…

 

François Braud

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4 réflexions sur “Papy boom #1 (Le feuilleton de l’été, saison 3)

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