L’Affaire Triple S #9

Siccomore Sanchez-Sanchez a la foi, celle du charbonnier, évidemment. Et aussi son foie, c’est sûr. Les deux sont-ils liés ? À vous de le lire…

 

L’Affaire Triple S

Épisode 9

MOGETTE

Je n’avais plus de nouvelles depuis longtemps.

Un trimestre qu’il pointait aux abonnés absents, inscrit sur une liste noire, injoignable.

Pas de nouvelles, bonnes nouvelles.

J’en étais à croire aux adages, c’est vous dire si mon citronnier mûrissait sévère. Je décidai de prendre le taureau par les cornes avant de m’en prendre un coup dans la muleta, car, comme chacun sait, le chiffon rouge est un bien pâle rempart pour protéger son cul. Les taureaux rient encore de la naïveté de ceux qui croient berner le bestiau.

Bref, je me mis à sa recherche. Je passais tous les jours devant le café en espérant voir Triple S accoudé au zinc devant une chopine de muscadet, arborant la LUDAHEC (la Ligue Universelle Des Auteurs et des Héros En Colère, voir épisode précédents n°1, 2, 3, 4, 5, 6, 7 et 8, in 813, The Revue Of The Fans Of Black Novels) et vouant aux gémonies la mort, une tartine de préfou à la main et un collier d’ail autour du cou (voir épisode précédent, n°8) mais… rien. Il était absent chaque jour passant. Vivant, il aurait dû être là. Aussi, je suis même allé au cimetière croyant le trouver en train d’uriner sur les tombes, de faire bombance avec les macchabées ou de dormir avec ses confrères trépassés l’an dernier (voir épisode précédent, n°8) mais… rien. Il n’était ni mort ni vivant.

Et puis, l’idée. Détestable au départ. Impensable. Non, ce n’était pas possible. Non, vraiment. Mais cela me taraudait. Que voulez-vous ? Avec le café et le cimetière – nous n’avons plus de château à Mouilleron-le-Captif depuis que la canaille régicide vendéenne a raccourci not’ bon Louis il y a 216 ans maintenant et a incendié la demeure de not’ bon châtelain – il ne restait plus que l’église – ça ma fait mal aux seins de l’avouer – où ce brave Siccomore Sanchez-Sanchez pouvait encore errer.

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J’ai alors poussé le lourd portail, me suis retenu de faire le signe de croix – j’entrai chez l’adversaire, je vous le rappelle – et ai franchi dans la lumière grise la frontière de l’antre du curé. Il était là, pas Triple S mais Anatole, le curé de Mouilleron.

J’ai toussé. Discrètement. Il s’est retourné.

– Tiens tiens, le temps est aux mécréants ?

– Non. J’ai simplement vu de la lumière alors je suis rentré. J’avais cru que c’était une réunion syndicale de la CGT mais je vois que vous êtes beaucoup trop nombreux…

Ne jamais laisser le dernier mot aux calotins, ça les rassure et c’est jamais bon.

– J’avais bien pensé sous-louer à l’Humanité le local mais j’avais peur qu’il sente la merguez… Tu viens te confesser à cette heure ? Tu sais pourtant que je ferme dans 5 minutes. Nous n’aurons pas le temps de faire le tour de tes péchés…

– Non, je viens faire un don. Vous vendez toujours des indulgences, non ? J’ai un demi bouton de culotte que j’ai oublié de donner dimanche à la messe. Et, au fait, c’est un don collectif, ça vaut pour moi et Triple S.

Il a ricané. Défense de base quand on a rien à dire.

Je me suis trompé. L’attaque arriva frontalement.

– Tu parles de Siccomore, je suppose. Il est là et il donne bien plus depuis une semaine que tu ne donneras dans toute ta vie sur terre et au ciel si jamais tu ne te perds pas en route…

Il m’a indiqué, d’un geste faisant voler sa soutane aussi noire que l’aile d’un corbeau, le banc de touche sur lequel Triple S était agenouillé. Il était éclairé par un vitrail bleu paradis et son visage semblait radieux, comme vérolé de bonheur.

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Le curé a souri, mielleusement, genre obséquieux, découvrant une série de ratiches jaunes. On aurait dit un titre de série noire. Je ne trouvai pas grand-chose à lui rétorquer. Il venait de me souffler au mercato de l’âme mon meilleur attaquant, j’étais nu, j’avais oublié mon maillot d’athée dans le vestiaire, cerné de supporters saints, je jouais à l’extérieur et l’arbitre venait de siffler un péno contre moi. L’angoisse totale. Personne sur le banc de touche, le coaching allait être plus que raide.

Et puis miracle. La mi-temps a été sifflée. L’entraîneur curé s’est éloigné du terrain et je suis resté seul sur la pelouse, sonné, un coup de crampon dans la gueule et de la boue sur le short. Il était évidemment trop tôt (pour attendre Godard ou trop tard pour Godot – merci La Hyène) pour échanger mon maillot mais je me dirigeai vers mon ami, interloqué :

– … ?

– Je médite.

– … !

– Je t’écoute.

– ^ ^…

Mes sourcils bandés ne l’ont pas ébranlé.

– Tu sais, j’ai bien réfléchi. André n’avait pas tort…

Non. Pas ça. Pas la citation de Malraux, merde. J’ai joué le Candide :

– Dédé ? Qu’est-ce que Dédé le garagiste a à voir là-dedans ?

– Ne regarde pas le doigt, je te montre la lune.

Putain ! Triple S était atteint. Il ne parlait plus qu’à coups d’adages à la con.

– Siccomore ! Pas toi ! Tu as toujours bouffé du curé à l’apéro ! Les hosties te révulsent et le vin de messe te cause des aigreurs ! Que t’arrive-t-il ?

Il s’est levé et m’a pris par les épaules :

– Bienheureux les simples d’esprit. Les derniers seront les premiers.

– M’enfin Triple S… tu te fous de ma gueule… tu oublies tout ce que tu as été ou quoi ? Tu vas me dire maintenant que tu préfères Les Évangiles à un bon roman noir, même mauvais ?

Il a souri, pas aussi mielleusement, ni de manière aussi obséquieuse qu’Anatole mais quand même, on aurait dit son frère jumeau. Ses dents étaient encore plus jaunes…

– N’entends-tu pas les trompettes de l’apocalypse sonner dans tes portugaises. Ne ressens-tu pas la conspiration de l’antéchrist nous envahir ?

– Mais enfin Triple S. Tu dérailles ? T’es bon pour Lourdes. Ils vont te trouver un poste au syndicat d’initiative ou comme dame pipi à côté de la grotte.

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– Not’ grand chef, du moins l’ancien (Jean-Paul II, Dieu le préserve) n’a-t-il pas dit : « Les romans policiers sont souvent d’une valeur morale, humaine et même littéraire très douteuse. » (in Le Monde 18.07.1972) ?

– Mais ce capotophobe n’en a jamais lu un !

– As-tu besoin de regarder un film pornographique jusqu’au bout pour savoir ce que fait le garçon de son concombre ? Ou la fille de sa…

– Stop !

– Je vais t’expliquer, je te sens un peu tendu là. Regarde ce qui se publie aujourd’hui. Ne vois-tu pas que les polardeux ont empoigné le problème par le crucifix, par la kippa, par la qibla ?

– ???

– Le Poulpe, tu te rappelles ce libertaire tout de même ? Cet as de l’athéisme a profondément changé, tu sais…

– Quoi ?

– Bon. Je t’esplique, comme disait ma copine de catéchisme…

– Quoi ! T’a fait ton cathé ?

– Les voies du seigneur sont déraisonnables. Bon, tu as fini de me couper la parole ? Donc, dans un de derniers opuscules poulpeux écrit par Laurent Martin, un ex de Shanghai, Gabriel (c’est pas un signe ça, le même prénom que l’archange !) oublie son foie pour soigner sa foi. Questionneux et plutôt taiseux, il programme alors sa retraite dans une abbaye bénédictine pour sauver son âme en peine. Une bonne douche d’eau bénite (il est confronté à un remake du Nom de la rose) et le voilà requinqué (c’est une façon de parler car la fin n’est pas vraiment roborative). Et les derniers mots : les as-tu bus ?

– ???

– « J’ai tout ce qui se fait sous le soleil ; et voici, tout est vanité et poursuite du vent »… L’Ecclésiastique…

Résultat de recherche d'images pour "vanité"

– Ha… Étonnant, j’aurais parié sur Jean Sablon plutôt…

– La moquerie est l’arme des faibles.

– Laurent Martin, c’est un berger esseulé et tu en fais un messie…

– Tu te trompes. Ce n’est que l’arbre qui cache la forêt.

Voilà, ça continuait. Je commençai à m’inquiéter.

– Pouy, le mécréant absolu n’a-t-il pas écrit son deuxième Poulpe ?

– Oui mais je ne vois pas en quoi le JiBé va te servir à argumenter ta rhétorique qui pue l’encens.

– Son Poulpe se nomme Cinq bières, deux rhums, non ?

– Ha… Facile. Ce n’est qu’un jeu de mots foireux, c’est tout.

– Non, c’est un à-peu-près révélateur.

– D’accord, avouai-je, je devais bien lui laisser un peu d’avance, deux zéro, j’avais le temps de revenir à la marque…

Mais Triple S était coriace, il tenait à soigner sa différence de buts :

– Barouk Salamé dans son Testament syriaque nous enivre aux sources de l’islam et nous assène que ce qui nous tuera tous, c’est notre inculture. Méconnaître la religion, c’est connaître sa fin, voilà la morale de l’histoire. Et ce ne sont pas forcément les plus croyants qui maîtrisent leur religion, le commissaire Sarfaty est là pour en apporter la preuve. Il enquête sur ce texte écrit en syriaque qui, à défaut de pains et de poissons, multiplie les cadavres. Car, révéler le testament du prophète Muhammad se révèle être une bombe pour tous les musulmans. Et si le prophète de l’Islam se repentait de tous les morts qu’il a causés ? En particulier le poète Kab’ dont on lui avait amené la tête dans un panier ? Car: Qui tue un homme est meurtrier du genre humain (Coran 5, 36). Ce n’est pas digne d’un roman noir ça peut-être ?

Résultat de recherche d'images pour "Mahomet"

Je n’eus pas le temps de répondre qu’il remettait le couvert. Nous étions en mode attaque défense. Et je cédais tant de terrain que bientôt il serait seul sur la pelouse…

– Et que fait un coupable lorsqu’il avoue ? Il se confesse. Cela ne t’a jamais marqué ? Évidemment. Les faux-culs de la LUDAHEC font tout pour camoufler cette évidence à coup de bottins sur le crâne, de sérums de vérité ou de déductions à la mords-moi-les-synapses. Facile d’utiliser la violence, la science ou la logique contre le repentir humain. Un qui a eu le courage de dire la vérité, c’est Clark Mason, un personnage de Jess Walter. En se présentant au commissariat de Spokane (État de Washginton), ce borgne, qui ressemble à un clochard, confesse un meurtre. Mais Caroline, l’inspectrice qui le reçoit, n’a pas de cadavre. Voilà donc un borgne roi au pays des aveugles ? Le remords et la culpabilité permettent à l’homme d’atteindre ce qu’il n’est pas, ne crois-tu pas ?

– Écoute Siccomore, je vais appeler Léon, le méde…

– Peut-on ignorer les croyances africaines pour enquêter sur un meurtre au Ghana ? Un polar ghanéen de Qwei Quartey ! Ça nous change des Américanades alcoolisées ou des thrillers nordiques au ralenti. Les experts se bouffent les couilles : un crime – une jeune étudiante, Gladys, motivée par la lutte contre le SIDA, assassinée dans la savane – dont la scène a été piétinée par tout le village, dont on a fait les poches et dont le cadavre ne sera examiné qu’un mois plus tard. Les experts s’attaquent le membre lorsque les résolutions proposées se teintent de sorcellerie et de sortilèges assénés par des prêtres féticheurs, des médecins traditionnels, des amoureux éconduits, des concubines apeurées…

– Tu mélanges tout. Léon va te faire une piqu…

– Et que dire de cette vision apocalyptique de fin du monde qui n’est pas sans rappeler le grand McCarthy et son roman La route. Franx est un illuminé qui a prévu la catastrophe et a entraîné des familles dans une ferme du Périgord pour constituer une communauté et être plus fort que le fléau qui tombera sur le monde. Le nom de cette ferme : Le Feu de dieu. Mais voilà Franx s’est trompé car si la fin du monde a bien lieu, il est alors à Paname pour une histoire d’héritage (sombre, forcément sombre). Le voilà obligé d’aller à pieds, dans un monde de cendres, de la capitale vers le sud. Voyage ardu, désespérant, terminal, compliqué par le fait qu’il se voit affublé d’une jeune petite fille muette, promesse faite à une mère mourante. Un récit tout en souffle par l’un des meilleurs narrateurs qui soit. On a presque envie de voir le monde s’écrouler indéfiniment…

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Là, j’étais laminé. La deuxième mi-temps était presque finie et j’avais l’impression d’être encore dans les vestiaires en train de chercher les citrons.

Je n’y croyais pas mais j’étais obligé de reconnaître la conversion de mon ami Triple S et ça, ça me faisait mal au cul.

– Tu vois : Dieu est partout. Les messies se multiplient comme les poissons et les miracles se reproduisent comme des lapins en Australie. Le règne divin est arrivé !

Les bras et les jambes en croix, Triple S boit la lumière divine.

Effondré j’étais. Et alors que je creusai encore plus profondément, le signe, la lumière céleste, l’eau se transforma en vin : Siccomore me fit un clin d’œil.

– Allons, tu n’as pas lu L’ABC du métier de Pouy ?

– Si. Pourquoi ?

– Relis-le.

– Que veux-tu dire ?

– Je te demande de le relire.

Et il jeta un regard vers où Anatole était parti comme pour s’excuser de le trahir :

– Pour combattre le mal, il faut s’habiller de ses oripeaux. Ne te souviens-tu pas de Xlomi Arnagorria, anarchiste basque fiché par Interpol, Yéménite d’origine, qui zigouille son pire ennemi après une planque de trois mois ?

Je compris. Triple S était un infiltré.

– L’entrisme ne doit pas être laissé aux Trotskystes.

Il cracha dans le bénitier.

Résultat de recherche d'images pour "bénitier"Ceci n’est pas un bidet

– Et comme disait le camarade Bakounine, « si Dieu existait réellement, il faudrait le faire disparaître ».

Je restai coi.

– Amène. J’ai soif et faim. Le vin de messe d’Anatole me donne des aigreurs et ses hosties me collent au palais.

 

Le Fouton Miévreux

Cet épisode est l’écho de celui du numéro 105 de 813 (2009) et, s’il ne vous semble pas tout à fait jumeau, c’est que vous avez l’oreille dure ou moi la mémoire molle. Les illustrations ont été (re)visitées à l’aide de Gabriel.

813, Les Amis de la littérature policière

 

Bibliographie succincte :

Laurent MARTIN, Certains l’aiment clos, Baleine, Le Poulpe, n°257

Umberto ECO, Le Nom de la rose, Le Livre de la Poche

Jean-Bernard POUY, Cinq bières, deux rhums, Baleine, Le Poulpe, n°261

Barouk SALAMÉ, Le Testament syriaque, Rivages Thriller

Jess WALTER, Où les borgnes sont rois, Points Seuil

Kwei QUARTEY, Épouses et assassins, Payot Suspense

Cormac McCarthy, La route, Éditons de l’Olivier

Pierre BORDAGE, Le Feu de Dieu, Au diable vauvert

Jean-Bernard POUY, L’ABC du métier, in Les Roubignoles du destin, Folio Policier n°328

 

 

 

 

 

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