L’Affaire Triple S #11

Le foot, ça va un moment… mais la vie normale doit reprendre son cours. Et si, c’est ce que tout le monde cherchait ? La normalité. Ne pas dépasser plus loin que le pli de son pantalon. Se fondre dans la foule. Faire masse. Jouer au quidam. Osmose du quotidien. Être anonyme. Car ceusses et ceux qui souhaitent se démarquer, buzzer, se hausser du col, péter plus haut que leur cul, to be followed à mort, poster leur nombril sur instagram ou leur face/fesse sur Facebook, ne sont que l’arbre qui cache la foret. Derrière y a du monde. Et du beau. Du laid. De l’idiot. Du déjanté. Du raisonnable. Du fort du cortex. Bref de tout. Qui ne pense qu’à être NOR-MAL ! Vraiment ? Pas si sûr… On n’est jamais sûr de rien avec Triple S. On est sûr que tout peut arriver…

 

L’Affaire Triple S

Épisode 11

MOGETTE

 

En ces temps où tout le monde dans le coin essaye de se mettre à sec, je retrouvai mon Siccomore Sanchez-Sanchez au bistrot de Mouilleron-le-Captif devant… un verre d’eau. Plate.

Abasourdi devant un tel régime, aussi sec qu’une vieille éponge oubliée par un touriste écolo dans les dunes de Chigaga, je m’assis face à lui et tentai de deviner sous un sourire énigmatique à quelle sauce il allait me baigner les portugaises.

– Rien.

– Quoi ?

– Rien. Rien de rien.

– Tu ne regrettes rien ? ai-je piaffé, content de ma répartie.

Il a souri. J’ai pensé que j’allais morfler.

– Non. Rien. J’ai rien à te dire aujourd’hui. Pas de bile, de coups d’espadrilles ou d’uppercuts au menton. Rien. Je suis…

J’attendis le coup de Jarnac.

– … Normal.

Le coup fut d’autant plus rude que je m’y attendais. Au coup. Mais pas à celui-là. Normal ? Triple S ? Lui ? Il était tout sauf normal le vieux.

– Tu sais…

Ben non, je ne savais pas. Ou plus.

– …j’ai décidé de mener une vie pépère, tranquille, normale. Tiens, j’ai même acheté des charentaises, pensé à investir en bourse et regardé TF1 hier soir.

– Et le muscadet ?

– Terminé. Je suis aussi sobre qu’un Borloo en campagne, droit qu’un Fifi Ier dans ses bottes à l’Aiguillon sur mer, clair qu’un Rocard sinon rien. NOR-MAL, quoi.

– Plate, l’eau, j’ai ajouté en lui montrant son verre. T’exagère pas, quand même ?

– Les bulles, ça fait roter. Je peux pas me permettre, que diraient les voisins si je me mettais à éructer à tout va.

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Se disant, il a baissé la voix, tout en donnant un coup de tête à 160 degrés.

Abasourdi. Nom de dieu ! Allait-il bientôt s’excuser si jamais on lui touchait le coude et renverser un peu d’eau (sic !) de son verre au lieu de retourner à l’opportun, au choix, une bordée d’injures, un coup de boule ou du dédain définitif ? Il m’avait déjà fait de nombreux coups, de Traflagar, de cœur, voire de foudre, de sang, tout le temps, de soleil, à l’âme, de tête, voire de boule, de théâtre et même le coup du retour de la foi (voir épisodes 9 et 10) mais le retour du quotidien, à la normalité, c’était nouveau. Allait-il m’annoncer qu’il ne lisait plus de polars ? Je m’attendais à tout.

– Et tu lis Lévy aussi ?

Il a souri. J’allais morfler.

– Ouais Calmann. Mais j’y reviendrais…

Quelque peu rasséréné par cette énigme éditoriale, je commandai un… verre d’eau gazeuse pour lui tenir compagnie et l’énerver.

– Je te préviens, si mes voisins arrivent, je te connais pas me dit-il dans un effroi digne de celui d’une dame patronnesse outragée devant une photographie d’une jeune nippone en uniforme de Gilbert Woodbrooke en voyant le verre d’eau gazeuse rejoindre sur la table sa consommation… normale.

Je bus une gorgée et me retins avec difficulté.

– Que cherche un malfrat à ton avis ?

– Un malfrat malfrat ?

Il hocha la tête mais me demanda de parler moins fort, d’un geste autoritaire de la main.

– À travailler moins pour gagner plus ?

– Ttt ttt… Il veut devenir un citoyen lambda.

– Tu veux dire rangé des voitures ?

– Nan. Je veux dire qu’il aspire à une vie normale. Être un citoyen comme les autres. Voter, par exemple pour les élections présidentielles.

Je haussai les épaules ostensiblement :

– Ça n’existe pas ce genre de malfrat.

Il jubila :

– Oh… que si. Dans le livre de Jess Walter, Vince Citizen, Vince Camden se pose la seule question qui soit d’actualité dans les années 80 aux States : « Pour lequel de ces deux pauvres connards je suis censé voter ? » Vince est un ancien bandit repenti, reconverti en collaborateur de la justice, habitant loin de ses origines new-yorkaises, sous une nouvelle identité qu’il apprécie et, même s’il n’a pas renoncé pas à de petits trafics, il pense à tout arrêter pour mener une vie normale à Spokane. C’est-à-dire qu’il se questionne sur l’élection en cours, la course à la maison blanche entre Reagan et Carter. Il y voit beaucoup plus qu’une lutte entre un acteur de série B et un vendeur de cacahuètes. Devant son contact, il s’inquiète d’un possible retour à l’anormalité, c’est-à-dire la découverte de sa nouvelle identité par ses ex-amis : « – Et qu’est-ce que tu dis de Christensen ? – Vince Christensen ? – Carver ? – Vince Carver ? – Claypool ? (…) – Écoute, tu ne peux pas continuer à changer de nom tous les six mois. C’est pas comme ça que ça marche. – Vaut mieux que je me fasse tuer ? – Arrête. Qui va venir te tuer, Vince ? (…) T’as peut-être besoin de te trouver des passe-temps, Vince. Tu devrais apprendre à jouer au golf. Tu fais quoi de ton temps libre ? – Je joue aux cartes. Je lis. – Qu’est-ce que tu lis ? – Des débuts de roman. (…) Pourquoi tu ne les finis pas ? – Je sais pas. » On sent bien qu’il vaut prendre un nouveau départ. Vers où n’est pas le problème : il ne veut que se fondre dans l’anonymat. Comme moi.

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Il lève le bras :

– La même chose !

Il est à l’eau mais il écluse toujours autant.

– Et le Vince va même jusqu’à aller dans des réunions électorales : « Le fils de Reagan ressemble à un bibliothécaire frisant la cinquantaine. Il n’a pas l’air plus respectable que ça, même habillé d’un manteau et d’une cravate. (…)  – Merci d’être venu, dit Michael Reagan d’une voix râpeuse légèrement condescendante. J’espère que mon père peut compter sur votre soutien. Vince tend la main. – Vous pensez qu’il va bombarder l’Iran ? Le fils de Reagan serra sa main encore plus fort. – Laissez-moi vous dire que les extrémistes d’Iran tremblent de peur à l’idée d’avoir Reagan à la Maison Blanche. (…) – Qu’est-ce que ça signifie ? Votre vieux va envoyer les Marines ? – Je peux vous garantir que l’Amérique de Ronald Reagan sera une nation qui agira avec prudence et fermeté, et parfois avec force. Merci de votre soutien. Vince le regarda fixement. – Mais qu’est-ce que ça signifie ? » Mais son passé le rattrape (t’as remarqué comme le passé fait rien qu’à rattraper les zhéros ?) : un de ses complices passe l’arme à gauche avec l’aide de celle d’un tueur venu de New-York. Vince y voit le signe qu’il faut régler les comptes, définitivement, avant que de rentrer à New-York : « – Tu penses qu’ils vont te laisser rentrer comme ça ? – Hé, je te signale que les seules personnes contre qui j’ai parlé sont en taule ou au cimetière. J’ai rien lâché sur New-York et c’est pas près d’arriver. (…) Vince se contente de conduire. (…) Il déboule dans un crissement de pneus sur le petit parking d’une école catholique. (…) – Qu’est-ce que tu fous bordel ? Vince coupe le moteur et lève les mains. – Je vais voter. » Voilà, c’est chose faite. Pas facile mais Vince est un gars normal qui s’est exprimé. Ça s’arrête là. Terminé. L’histoire ancienne est derrière lui. Définitivement. « – Alors, chef, dis moi. Pour qui t’as voté ? (…) Vince ne répond pas. – Tu sais quoi ? Tu ferais aussi bien de me le dire maintenant. Parce que dans une heure, quand tu te retrouveras à genoux, que tu seras en train de te pisser dessus, quand tes yeux ne seront plus que deux trous sanglants et que tu me supplieras de t’achever… là, tu me le diras. – Non, répond Vince. Je te le dirai pas. »

– Et tu trouves que ça, c’est une attitude normale toi ?

– Ouaip !

Et avant que j’ai pu objecter quoi que ce soit, il est vrai que Tripe S est aidé, les bulles remontent et je me dois de les contenir pour ne pas contrarier mon ami, il me questionne :

– Que cherche à faire une femme la veille du mariage de sa sœur aînée ?

– À lui apporter du bonheur ? Elle repasse sa robe de mariée ? Elles picolent ensemble pour le dernier jour de la vie de jeune fille de sa sœur ?

– Hum… Elle couche avec son futur beau-frère…

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– Quoi ? Et c’est normal ça ?

Siccomore déglutit. Et sourit :

– Dans Les Rivales de Jessie Keane, Annie Bailey aspire à une vie normale. Elle aime Max, un malfrat londonien des années 60, il est pour elle, pas pour sa sœur Ruthie Bailey. Donc, elle couche avec lui.

– La veille de son mariage avec sa sœur ?

– Oui. Mais ça se complique car le Max lui avoue que c’est terminé, l’amour de sa vie n’est qu’une passade, il faut qu’elle le comprenne.

– Et elle le comprend ?

– Nan. Elle balance le truc pendant le mariage, juste avant les vœux : « J’ai dû me contenter de tes restes pendant toute ma vie. Mais aujourd’hui, devine quoi ? C’est toi qui hérites d’un des miens. »

– La salope…

– Non. C’est un juste retour des choses. Juste retour des choses : Max l’a viré, sa mère la vire de chez elle. La voilà chez sa tante, Célia, tenancière de bordel sur le territoire des Delanay, ennemis jurés des Carter, la famille de Max.

– Normal quoi…

– La vérité, c’est que tout le monde se cache sous le masque de la normalité. Annie accepte son destin, le prend en main et fait tout pour le changer, c’est ça la normalité. Aussi quand Célia disparaît, Annie Bailey devient madame Annie. Protégée par les Delaunay, belle-sœur des Carter, amoureuse du mari de sa sœur. Entre rivales, la guerre s’avère sanglante, d’autant plus que la guerre des gangs fait rage avec meurtre de rivaux et soupçons sur l’autre camp. Et Annie au milieu. En quête de normalité.

– Putain, Siccomore, t’as de drôles de pensées en ce moment. C’est la flotte qui te fait cet effet ?

– Tu remarqueras que Xynthia est passée par là. Si Mouilleron-le-Captif a été sauvé des eaux, le déluge s’est abattu sur la côte.

C’était ça. Les caprices de la météo avait noyé les synapses de Triple S.

– Toute cette flotte, fis-je en lui montrant son verre et en pointant vers le ciel mon index, ça t’est monté au ciboulot.

– Du boulot, ils en ont les pompiers en ce moment. Voilà au moins un secteur qui ne connaît pas la crise, comme dirait Alain.

– Bashung ? osai-je…

Il ne répondit pas. Le côté mystérieux de Triple S, je le connaissais par cœur, aussi ai-je laissé la bête s’exprimer pour voir où elle allait m’emmener…

– Non pas Alain Bashung, Alain Delambre. À 57 ans, Alain Delambre est un senior, un cadre senior au chômage. Depuis 4 ans. Ancien DRH, de CV en entretiens, il entretient l’espoir de retrouver un jour un poste à la hauteur de ses capacités. Car quand il baisse, il travaille comme manutentionnaire, il se prend un coup de pied au cul par le contremaître. Il répond d’un coup de boule.

– La violence attire la violence, fais-je, philosophe.

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– Ouais, c’est ça. Aussi, quand il est convoqué pour un entretien d’embauche et sélectionné pour une dernière « épreuve », un fausse prise d’otages pour évaluer la réaction des candidates à un poste de DRH, le héros de Pierre Lemaître dans Cadres noirs y croit. Vraiment. Mais quand il apprend que les dés sont…

– … pipés ?

– Je vois que tu suis. Oui, pipés… il pique sa crise. Grave. Il décide de donner de la réalité, de la normalité à la scène. Ils veulent du vrai, du vécu, ils vont en avoir. La prise d’otages, il va la faire, lui, tout seul. De toute façon, il est allé trop loin pour reculer. S’il arrête, il est mort. Autant mourir avec éclat. Normal, quoi ! Voilà un homme qui sait ce que la normalité cache : « Dès que les gens portent leur morale en bannière, on peut être certain qu’il y a de l’inavouable planqué sous les tapis. » Évidemment, c’est la taule qui l’attend : « Ici l’atmosphère est assez industrieuse. Tout s’achète, se vend, se troque et s’évalue. La prison, c’est la bourse permanente des valeurs élémentaires. » La valeur normale du travail a été dévoyée, la valeur pour laquelle on combat, c’est la normalité ambiante qui fait de nous des êtres dévoyés, des êtres capables de tuer pour un écran plat ou un canapé en cuir, à l’image du Couperet du GRAND Westlake, mais Alain Delambre est un être plus complexe, aussi retors que ceux contre lesquels il se bat. Une fable amère au goût, non pas bulgare, mais bien de chez nous.

Triple S finit son deuxième verre d’eau pour en recommander un troisième. Il a un sacrée descente.

– En gros alors, la normalité, c’est d’apparaître normal tout en ne l’étant pas ?

– C’est plus complexe que ça garçon… Une jeune fille, Libby Day, 7 ans, rescapée d’un massacre familial (sa mère et ses deux sœurs), désigne son frère comme le coupable, grandit et atteint l’âge de 32 ans. Qu’espère-t-elle de la vie ?

– Une vie… normale ?

– Ca y est, tu captes. En effet. Libby Day n’aspire qu’à une seule chose : oublier et vivre. Mais ce n’est pas si facile. De vivre avec ses souvenirs. Elle traîne alors sa vie comme on traîne ses pieds lorsqu’on vit en dépression, en tentant d’en mettre un devant l’autre sans se casser la gueule.

– Et elle y arrive ? Je recommande un verre d’eau gazeuse malgré les sourcils de mon ami qui ressemblent à une dépression anticyclonique avec chute d’eau niveau déluge.

– Plus ou moins. Jusqu’à ce qu’une association un peu space, spéciale pour talker french, ne la contacte. Des fondus d’affaires criminelles se réunissent et discutent, argumentent, objectent sur des récits de sordides histoires et sont prêts à payer pour connaître des témoignages. Libby Day est contacté par l’un d’entre eux qui lui propose de l’argent pour qu’elle raconte ou pour qu’elle fournisse des pièces à conviction sur Les Lieux sombres du meurtre.

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– Et elle le fait, fais-je candide…

– Ben oui, c’est le point de départ du livre de Gillian Flynn. Libby va devoir se replonger dans son histoire, dans son bain se sang et poser la double question : ai-je bien dit ce que j’ai vu ? ou ai-je bien vu ce que j’avais dit ? Cela va rendre tragique sa rédemption.

– Et c’est cela qui l’a rend normale ?

– Nan. C’est cela qui la rend autre. Ce que nous ne sommes pas, à savoir des êtres construits. Nous sommes en construction. C’est ça notre normalité.

– Et c’est pour tout cela que tu te mets à l’eau.

– Non, je m’y jette. Et tu vas m’y suivre.

– Ou ?

– À la tournée suivante.

– Pour moi, ce sera de l’eau gazeuse. Et toi ? Un verre d‘eau ?

– Tu rigoles ou quoi ? Pour moi ce sera un muscadet. La normalité, ça va un temps, après, faut avancer. Et rien de tel qu’un verre de vin. La normalité n’est qu’un leurre causé par le manque d’alcool…

 

Le Fouton Miévreux

 

Cet épisode est la photocopie de celui du numéro 107 de 813 (Printemps 2010) à quelques virgules et mots près. Cependant les illustrations sont bien contemporaines.

813, Les Amis de la littérature policière

 

Bibliographie succincte :

Jess WALTER, Citizen Vince (Rivages, Thriller), janvier 2009, 334 pages, 21,50€

Jessie KEANE, Les Rivales (Payot Suspense), février 2010, 425 pages, 21,50€

Pierre LEMAITRE, Cadres noirs (Calmann-Lévy), février 2010, 349 pages, 15,80€

Donald WESTLAKE, Le Couperet (Rivages Thriller), novembre 1998, 252 pages, 19,50€

Gillian FLYNN, Les Lieux sombres (Sonatine Éditions), décembre 2009, 482 pages, 22€

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