L’Affaire Triple S #12

En ces temps caniculaires, un glaçon est toujours un moment agréable, court mais bon. Puisse cet épisode de Triple S (le douzième déjà) avoir le même effet sur vous. Suez moins en lisant les conseils nordiques de Siccomoredson.

 

L’Affaire Triple S

Épisode 12

MOGETTE

 

Siccomore Sanchez-Shanchez me montre sa carte nationale d’identité.

– Je connais assez ta bobine sans que tu aies besoin de me la montrer. Veux-tu que je remarque ton âge canonique qui t’approche du compost universel ? À moins que ce ne soit ton identité nationale qui te démange…

Il sourit.

– Rien. Je te dis simplement que cette carte est un passeport pour l’Europe. L’Europe, l’Europe, l’Europe !

Le voilà atteint de degaullite aigue !

– Tu te prépares à entrer en campagne pour l’UMPF (sorte de mélange discret de l’UMP et du MPF, ben oui, en Vendée, c’est toujours particulier)…

Fin du sourire. Je me mets à douter. Et s’il était encore atteint de paranoïa, de celle qui le fait changer d’itinéraire sans prévenir pour aller au bistrot ou commander une pizza après avoir changé sa carte sim. La LUDAHEC (Ligue Universelle Des Auteurs et Héros En Colère) serait-elle derrière cette cavale qui s’annonce ?

– Fais le malin. Tu me vois à mon âge couper les rubans et bénir les chrysanthèmes ? Non, je serais plus proche de nourrir les pissenlits par la racine et tu connais mon aversion envers les inaugurations : cela augure rarement du bon. Non, je laisse les Mouilleronnais et Mouilleronnaises à leurs zélus locaux et la LUDAHEC à ses lubies et autres vessies. Non, je quitte le navire qui prend l’eau, je pars, je m’expulse du triangle infernal des Bermudes vendéennes (Mouilleron-le-Captif-La Roche sur Yon-Le Poiré sur Vie), je m’exporte vers le froid, vers les fjords, vers le nord européen. Je pars en voyage !

Suède 1

Je reste sur le cul. Chez Triple S, le déplacement a toujours été limité de son domicile au café, aller-retour effectué avec la saine habitude de celui qui voyage intérieurement. Les livres, voilà son périple.

Comme s’il avait deviné ma surprise (ne lui suffisait-il pas de voir ma face déconfite ?), il ajoute :

– Je pars accompagné.

Siccomore a une fiancée ! Et jamais il ne m’en a parlée !

– Oh ho… T’énerve pas, remonte ta braguette et laisse tes mains sur la table. Je pars seul avec ma bite et mon couteau pour combattre l’ours blanc des banquises et séduire la nordique au décolleté pigeonnant. Non, je parle de bouquins, évidemment.

Rassuré quelque peu, j’opine du chef.

– Tu me demandes pas ce que j’emmène ?

– Si si : quels livres emmènes-tu ?

Je suis un garçon gentil et urbain. Quand on me demande de poser une question, je la pose.

– J’avais bien envie de partir en bateau mais la lecture de Noir océan de Stefan Mani m’a quelque peu ébranlé.

Suède 2

Une Série noire ébranlante, allons donc. Gallimard publierait-il autre chose que du pur Bruen ? Je décide de me lancer à l’abordage :

– L’Islande ? Le noir existe là-bas ? Je croyais qu’on n’y jurait que par le blanc et par les auteurs dont le patronyme se termine en son

– À propos de son, tu sais que l’alouette grisole, la fauvette zinzinule, la bécasse toipoveconne, la grive babille et le cygne trompette ? Mais quel est le cri du cargo ?

Triple S dans toute sa splendeur, quelle misère…

– Le cargo demiche ?

– Très drôle… Non. Le cargo fait boom, boom, boom… Le cargo le Per va quitter le port islandais de Grundartangi pour le Surinam. Chaque membre d’équipage s’y prépare mais tout ne tourne pas comme à l’habitude… Chacun embarque en plus de son barda ses angoisses et ses problèmes du moment. Il y en a même un qui monte à bord sans le vouloir et un autre qui reste à terre, ensanglanté dans le fossé. Il y en a qui grimpent avec l’idée de ne pas se laisser faire quitte à se mutiner. Il y en a qui s’embarquent avec la peur au ventre, un paquet en commande. Il y en a qui ont eu tout juste le temps de se laver du sang qu’ils ont sur les mains… Boom, boom, boom…Le cargo glisse et fend les vagues. Les Doors l’accompagnent. Sur une vieille cassette d’un magnétophone autoreverse, Jim Morrison évoquent des jours étranges… et tout le monde est balloté sur cette vieille lessiveuse d’un million de tonnes. Boom, boom, boom…

– À propos de lessive, tu as pensé à ton baluchon ?

– Je ne te réponds pas. Le cargo ne répond plus. Tout est coupé : radar, gps et autres téléphones. Voilà le bateau seul. Irrémédiablement. Chacun observe l’autre pour le transpercer. Chacun croit que l’autre en est un. Chaque autre croit que l’un est autre. Les moteurs toussent… Quelqu’un a coupé les ponts entre le Per et la Terre. La Terre s’éloigne, le Per dérive…

– C’est toi qui coule mon pauvre Siccomorre….

– Non, je ne coule pas, je t’annonce que tout cela va mal finir, rien ni personne ne peut quoi que ce soit contre la folie et contre la fin de la course qui approche à grands pas.

– Alors, tu as décidé de partir en avion?

– Tu rigoles ? Depuis le 11 septembre, prendre un avion est aussi risqué que de se déclarer communiste aux États-Unis d’Amérique… Même Jack Bauer doit se cacher, plus personne n’est à l’abri. Même la présidente est recherchée.

Suède 3

– La présidente ? Tu ne confonds pas la série 24 heures chrono avec la réalité obamesque ?

– Et toi ? Tu n’as pas la lucarne qui te démange ? Tu crois que les USA sont dirigés par une femme uniquement dans une série HBO ? Mon pauvre garçon… Anne Holt, la Norvégienne, a imaginé Madame la présidente. Et ce n’est pas facile tous les jours : « Il n’était pas question de progrès, songea-t-elle. Blanc, jaune, noir ou rouge, homme ou femme : le poste de président américain était fait pour les hommes, indépendamment de la pigmentation ou des organes génitaux. » Et pourtant, le président US est une femme. En voyage officiel en Norvège, elle a disparu. « – Qui a disparu ? – La bonne femme ! Bentley ! La présidente, tiens ! »

– Faut appeler Jack Bauer !

– Très drôle. Mais tu penses être le seul imbécile à y penser ? « – Jack Bauer ne viendra pas, poursuivit-il gravement. Son temps de travail est dépassé depuis… trois heures. Il faudra se fier au bon labeur de policier moderne, même si ce n’est pas aussi spectaculaire. Du travail de police norvégienne. » On va alors faire appel à Vik et Stubø. Ce dernier, commissaire, doit se taper le profiler du FBI, Scifford, un homme qui semble avoir quelque passé commun avec sa femme, Vik.

– Une ténébreuse affaire

– C’est ça, fais ton Balzac

– C’est toujours mieux que Jack Bauer…

– À voir… Dans le roman d’Honoré, il y a plus de complots, de rebondissements, de tours de cochon que dans n’importe quel épisode de 24 heures chrono… Mais je m’éloigne…Revenons aux fondamentaux. « – La veste rouge, l’élégant pantalon bleu. Un chemisier de soie blanche. Les couleurs communes aux États-Unis et à la Norvège. Quelle que soit la personne qui se cache derrière cet enlèvement, elle savait ce que la Présidente porterait. » Le complot est évident. Et son but sans doute en route : le chaos s’installe pépère à la bourse où les cours s’effondrent mais pas ceux du pétrole…

Suède 4

– Je ne te savais pas si friand de frilleur norvégien…

– Moi non plus. Chez Holt, ce qui m’impressionne, c’est sa capacité à être au plus près du détail humain en grossissant le trait du pesctacle du monde et des méchants qui complotent contre les grands. Un pointillisme qui révèle l’ensemble d’une touche glaciale dans lequel chaque coup de pinceau est un coup de poignard. Anne Holt remet l’humain au centre, et globalement, ça nous change des flux financiers, des stocks options et du cours du Nasdaq. La mondialisation pourrait-elle être à la merci de la volonté d’une femme ?

L’hiver avait dû lui monter à la tête et givrer deux de ses trois neurones essentiels. Cela n’allait guère s’arranger avec son projet nordique. Je le lui dis (c’est mon côté Bruen) :

– L’hiver a dû te monter à la tête et givrer deux trois neurones essentiels. Et cela ne va pas s’arranger avec ton projet nordique.

Devant sa réprobation, je ne fis pas machine arrière :

– Je plaisante, je plaisante mon ami… fis-je (je ne suis pas Bruen).

Triple S soupira.

– À propos d’ami, je voudrais te parler maintenant d’un vieux pote. Winter. Le commissaire Erik Winter, le personnage d’Åke Edwardson. C’est fini. C’est Le Dernier hiver. Ouarf ouarf….

Suède 5

Il rit d’une manière désopilante, en haussant les épaules qu’il a décharnées et en se tapant sur les cuisses qu’il a squelettiques. On dirait un griot africain agitant une amulette d’os de chacals. En moins noir mais déjà grisé par les innombrables fillettes (il y en a déjà vidé 7) qu’il commande métronomiquement en lançant un : « moi les vides, je les plains ! ».

– C’est l’alcool ou la vieillesse ?

– Te moques pas imbécile. Le camarade Erik, on a vieilli ensemble…

– Surtout toi…

– Hein ?

– Rien, rien continue, je t’écoute…

– On s’était rencontré sous des cieux olympiens dansant avec des chérubins callipyges et on se quitte dans la neige finissante d’une année froide et grise, la dernière sans doute de cette vie qui ne nous apprend rien si ce n’est qu’ « on devrait tout essayer au moins une fois dans cette vie, sauf l’inceste et la danse folklorique » et qu’à la fin on se pose « des questions, non sur le sens de la vie, mais sur le sens de la mort ». Et la mort, pas bégueule, offre à Winter pour Noël 3 cadavres ; un qui s’échoue sur le sable de son terrain privé au bord de la mer, les deux autres étouffés dans le lit conjugal sans que leur conjoint ne se réveille. On le sent fatigué le Winter, tentant de retenir Halders qui veut « déposer sa dem » pendant que la jeune Gerda pense à entrer dans la crim’, il tente de vivre sa vie de famille entre sa femme, ses filles et sa mère, tentant d’y croire encore, encore et toujours. M’est avis qu’il ne va pas se sortir la tête de l’eau le copain car, en Suède, à cette période-là, la température enfonce le zéro vers le néant.

– Arrête Triple S, on dirait un vieux couple qui s’apitoie sur soi. La vieillesse est un naufrage et que sont mes amis devenus ?

– À propos de vieux couples d’amis, depuis que Cheval au galop (Sjöwall et Wahlöö) boîte d’une patte, un autre vieux couple hennit et dynamite la société : Erik Villardson et Jibolaf Pouyssen avec leurs Zigzags. Après une partie mémorable de ping-pong, créant un véritable tohu-bohu tiptop dans le marasme de la nouvelle policière (beurk-beurk), les deux pépères hip-hop du polar, l’épuré Villardson et le cauteleux Pouyssen, remettent le couvert sans prêchi-prêcha avec un big-bang de la création oulipopienne. Cahin-caha, chacun se coltine, tutti-frutti, les dix thèmes récurrents de l’un, les dix commandements de l’autre dans un bric-à-brac de bric et de broc, un pique-nique de dérision militante et de militantisme dérisoire. Pêle-mêle, Pouyssen se fout du foot de Mark et Villardson expérimente, couci-couça, le cinéma de Papa Pouyssen, la patate de Pouyssen est mise en purée par Villardson et le jazz de Mark dézingué par le rocker Jibolaf, et patati et patata. Ce talkie-walkie étonnant et détonnant de Pince-mi et pince-moi, tu le liras dans un clic-clac, tranquille, wesh wesh canne à pêche Michel Delpech, tu le recevras cinq sur cinq. Pour résumer, l’haïkaïsation du livre : « J’avance dans le vide ». C’est cadeau…

Suède 6

– Tu es en train de te foutre de ma gueule là Siccomoredson ?

– Moi, j’oserais pas, à la veille d’un départ, je voudrais pas me fâcher, imagine que tu calanches pendant mon voyage, j’aurais du chagrin toute ma vie…

– Mais dis-donc, à propos, y a un truc qui me chagrine… Tu m’as dit partir accompagné… de livres… que tu as déjà lus… ???

– Ouaip. C’est bien pour ça que je ne pars pas. Ou plus. J’y suis allé. Des milliers de pages que j’ai parcourues. Je suis de retour. Les voyages usent la vieillesse et partir, c’est pourrir un peu. Il vaut mieux rester à quai, l’horizon est toujours bandant. Et à mon âge, un petit durcissement, ça ne se refuse pas…

Le Fouton Miévreux

 

Cet épisode est le clone de celui du numéro 109 de 813 (Hiver 2010-2011) à quelques poils près. Cependant les illustrations sont antérieures et datent d’un périple en Suède en 2001.

813, Les Amis de la littérature policière

 

Bibliographie :

Stefan MANI, Noir océan (Série Noire / Gallimard, 474 pages, 21€50)

Anne HOLT, Madame la Présidente (Points Seuil Policier n°2493, 478 pages, 7€80)

Honoré de BALZAC, Une ténébreuse affaire (Gallimard, Folio Classique n°468, 384 pages, 7€25)

Åke EDWARDSON, Le dernier hiver (JC Lattès, 377 pages, 20€90)

Marc VILLARD / Jean-Bernard POUY, Zigzags (Rivages Noir n°791, 218 pages, 7€50)

 

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