Papy boom #5 (Le feuilleton de l’été, saison 3)

Résumé des épisodes précédents : Nom de dieu. Le vieux et le gosse ! lâchait (à la fin du dernier épisode) Blanche, jeune gendarmette en écoutant les confessions glaçantes et délirantes (?) d’un vieux (sur cassettes !) qui parle, pleure, rit, se mure dans de longues pauses ou silences, chante sa vie et insulte sa mort qui le guette en lui bouffant le foie. Qu’a vraiment compris Blanche ? De quel gosse parle-t-elle ? Et pourquoi le vieux se confesse-t-il ?

Vous me lirez, hein ?

 

 

Papy boom

 

Aux vieux,

tenez bon, j’arrive…

 

 

Épisode n°5

La Marche Funèbre des enfants morts dans l’année

 

Schh…

 

« J’ai regardé son ventre s’arrondir. »

(Pause.)

« Marie, ma fille, allait avoir un enfant ! J’allais être grand-père ! »

 

Il crie maintenant. C’est plus une confession, c’est une déclamation, une revendication, un communiqué, une pièce de théâtre. Il rit désormais mais le son diminue – vite – comme si l’on tournait un bouton pour un fondu au noir. C’est lui qui est fondu et son histoire, c’est du noir. J’en suis certain. Le vieux et le gosse. Je suis en train de résoudre une énigme. Papa serait fière de moi. Ha tiens… il s’est tu.

 

(Silence de plus de trois minutes).

 

Il ne parle plus du gosse. Je suis sûr que c’est lui. Tout colle. L’orphelinat de La Grande butte, le gosse, le vi… Il reprend.

« Tous les jours, à chaque instant, dès que je le pouvais, je regardais son ventre s’arrondir.

Je ne voulais pas manquer ce que j’avais loupé avec ma femme. Je n’ai regardé que son ventre. Il poussait comme un melon, j’aurais voulu le tâter afin d’en éprouver la consistance, le toucher pour en décrire la brûlure, le caresser pour me souvenir de sa douceur, le malaxer pour me l’approprier. Mais, je n’ai osé aucun de ces gestes, peut-être par peur d’être mal compris. Comment voulez-vous toucher le ventre de votre fille enceinte quand vous ne l’avez jamais regardée ? Elle m’adressait bien la parole mais ça restait des mots qu’on dit au père, pas au papa. Lui ai-je seulement dit un jour des mots qu’on dit quand on aime les gens ? Lui ai-je au moins dit une fois que je l’aimais ? L’aimais-je ? »

(… Silence d’au moins deux minutes. Puis, on entend des bruits de chaises qui raclent le carrelage, des bruits de verre, de liquide.)

« Son nombril s’hypertrophiait, comme l’œil du cyclone, il m’envoûtait et m’emportait vers un autre monde, j’avais l’impression de m’y perdre, dans ce labyrinthe de chair, ce lien entre les générations. J’y voyais ce que je voulais y voir, c’est-à-dire l’enfance ignorée, la peur des adultes, l’inconscience des pères qui se croient des papas, j’y voyais tout ce que ma fille se refusait à voir… Un avenir, un futur, une boule qui allait dévaler dans nos vies, nous bouger, nous changer, nous bouleverser. Une chose à prénommer… »

(Silence.)      

« Je le vois naître. Je plonge dans le passé présent.

On dirait un esquimau avec sa bouille toute fripée comme du papier, ou une main de vieux, avec ses rides qu’on dirait des rivières, des veines bleutées comme le ciel, ou ma gueule d’aujourd’hui, une gueule appartenant à la famille des serpillières…

Je voudrais le grand-père ! J’ai pas ! Pioche ! »

(Il s’est mis à crier. Pause. Il reprend normalement.)

« Ça fait comme des vagues sa peau, un peu molle, malléable, un peu plastique tendre, rosâtre, presque transparente. Il laisse passer entre ses paupières translucides et ses yeux d’un bleu qu’on dirait l’été, qu’un léger rai de lumière et il serre tout ce qu’on lui met dans les pognes, il tient déjà à la vie, il sait qu’elle ne tient qu’à un fil, un arbre, une route, une cassette qu’on retourne, une fréquence qu’on règle, une guêpe qu’on tente d’écraser, un sommeil que l’on repousse. Il a compris. Il a déjà tout compris. Il agite ses jambes comme s’il était décidé à se présenter au cent mètres olympique. Il en veut de la vie. Il veut vivre. Il veut courir, marcher, gambader. Il veut se lever, parler, gueuler. Et pourtant… il va mourir… »

 

Il parle du gosse mais pas de celui qu’on recherche depuis des mois mais celui de Marie, sa fille. Son petit-fils en fait. Il est mort je crois. Il me semble qu’il a parlé d’un accident de voiture au début de sa confession. Je vais quand même pas tout réécouter. J’aurais dû prendre des notes.

 

« Les médecins ont tout tenté. Enfin, c’est ce qu’ils m’ont dit. »

(Il pleure…)

« Marie, elle, était déjà partie. Son front avait déjà refroidi, ses cheveux s’étaient décollés. Ses seins s’étaient affaissés, ses tétons ramollis. »

 

Oui, c’est ça, il est mort avec sa fille et son gendre dont il ignore aujourd’hui le nom. Je me souviens maintenant. Pourquoi raconte-t-il tout ça ? Quel rapport avec le gosse disparu ?

 

« Ses yeux s’étaient ouverts, définitivement. Mais son ventre vivait encore. Il palpitait, il avait proclamé son indépendance, il attendait une reconnaissance. On pouvait sauver David, il y avait encore un espoir. J’ai prié dans le couloir de l’hôpital je ne sais quel dieu, quelle idole, quel saint. J’ai gueulé, exulté, appelé Guy. J’ai imploré la terre de me laisser au moins David. Ma femme était morte depuis longtemps, enfin longtemps, elle était morte, je n’avais jamais su la regarder, et, même encore aujourd’hui, j’ai perdu toute trace de son visage, de sa voix. Plus j’essaye d’y penser, plus elle s’efface de ma mémoire, comme une vieille bande magnétique un peu usée. Notre rencontre, dans un café ?, au travail ? Je ne sais plus, tout est flou. Lui ai-je déclaré mon amour tout de suite ? Je ne me souviens même plus de notre date de mariage. Et quand est née Marie. Si je n’avais pas lu et relu les certificats de décès, je crois que je l’aurais aussi oubliée. Avait-elle un plat préféré ? Détestait-elle le rouge ? Ou le bleu ? La seule chose dont je me souviens, à propos de ma femme, c’est qu’elle était de l’assistance sociale comme moi (s’est-on rencontré là-bas ?) et surtout, surtout, je me souviens de son ventre qui grossit. C’est tout, le reste colle à sa mort. Je revenais d’un week-end avec Mireille quand j’ai trouvé les volets clos, ma fille en pleurs et ma voisine aux yeux rougis. Elle m’a fait la morale, j’étais comme un déserteur, ses derniers mots s’étaient envolés avec le vent qui soufflait fort ce jour-là. Personne ne les avait recueillis. La voisine, qui lui faisait ses courses : « même pas capable de faire le minimum pour votre femme, une honte, Monsieur Édouard, une honte » a-t-elle lâché en insistant sur les deux dernières syllabes. »

(Il abandonne une vieille voix…)

« … Elle l’avait trouvée sur le carrelage, morte. Ma fille était à la piscine comme tous les samedis, elle s’entraînait pour les championnats régionaux, ah ? ma fille était nageuse ? avais-je rétorqué. « Enfin, Monsieur Édouard… ». Le regard était fatigué.

(Pause.)

« Vous avez mon prénom désormais. Mais quelle importance ? »

(Il soupire.)

« Je m’en fous maintenant… Avec ce qui va arriver. »

(Pause.)

 

Qu’est-ce qui va arriver ? Je le sens pas là le papy.

 

(Il se remet à parler.)

« … Ma femme était morte comme elle avait vécu, sans moi. Maintenant, on m’arrachait ma fille. Je voulais garder mon petit-fils. J‘avais vu les échographies, c’était un garçon. J’ai attendu puis écouté et enfin pleuré. « Si vous voulez… » Je n’ai pas voulu. Je n’ai pas pu. Ce n’est pas que cela aurait été trop dur, de le voir, non, non… je ne pense pas… mais je l’avais trop vu dans ma tête. J’ai fini par m’en aller. Je suis sorti du hall où on vendait encore des journaux, des fleurs, des bonbons, des gâteaux, où des rires surnageaient parmi des chuchotements, où des enfants criaient malgré les gros yeux de maman, où d’autres glissaient à l’aide de leurs chaussures qu’ils prenaient pour des skis ou prenant le hall pour une patinoire ou pour un skate park, malgré les remontrances des pères qui hurlaient avec les yeux. J’ai quitté le hall en croisant des vieux plus vieux que moi, plus abîmés que moi, enfin… d’extérieur.

Le soleil de midi m’a cueilli comme un débutant. J’ai tout pris dans la gueule, j’ai fermé les yeux, ça a fait comme mille soleils, comme quand gamin on se frotte trop longtemps les yeux, du bleu remplacé par du rouge, des ronds verts s’élargissant de plus en plus, du rouge, du jaune aveuglant, de longues traînées de rouge, à nouveau du vert, puis du rouge, du rouge, du rouge, du ROUGE ! ! ! »

(Il s’est mis à parler de plus en plus fort, jusqu’à crier.)

« J’ai rouvert les yeux. Rien n’avait changé. J’étais toujours devant l’hôpital et je n’osais pas me retourner, ça ne servirait à rien, Marie était bien morte, définitivement et elle avait emporté David avec elle.

 

Elle est plus triste que celle de Frédéric Chopin,

On l’entend pas dans les églises l’dimanche matin.

Sa voix est lancinante comme celle d’un nouveau-né,

La Marche Funèbre des enfants morts dans l’année. »

 

(Il vient de chanter. On l’entend respirer fort.)

« Je suis rentré chez moi. J’ai allumé la télé et préparé le dîner. Mireille m’a appelé, je lui ai dit que j’avais besoin un peu de solitude. Elle a compris. Elle a raccroché. L’eau bouillait, j’y ai jeté des pâtes, des cannelloni je crois, lancé une poignée de gros sel, important de le mettre avant, dans l’eau froide, il faut que ça diffuse, et j’ai regardé cuire le tout. J’avais faim. J’ai ajouté de l’huile d’olive, pour le goût… »

 

Il est bizarre… Il vient de perdre tout ce qui lui restait comme famille et il bouffe. Il me fait penser à ces gens qui parlent du repas du soir pendant celui de midi ou à ceux qui gèrent avec angoisse le frigo, comme si leur vie en dépendait. La bouffe comme objectif premier. Comment peut-on avoir faim dans ces moments-là ?

 

« Ça doit vous étonner, hein ? J’en suis sûr. »

 

C’est comme s’il était à côté de moi, qu’on discutait ensemble.

 

« Mais en quoi manger est-il un déshonneur ? J’avais perdu beaucoup, un peu de moi, beaucoup d’illusions et toute ma foi en la vie. J’étais vide, creux, out. Il fallait remplir, avaler, gloutonner. J’ai mangé toute ma platée de pâtes, des bonnes nouilles. J’en ai même repris deux fois.

J’ai terminé mes années de boulot, il m’en restait deux. J’ai payé un pot dans des gobelets en plastique transparents, du crémant un peu fadasse, j’avais fait faire des petits fours. J’ai eu une encyclopédie, jamais lue, et une canne à pêche, elle sert à enlever les toiles d’araignée dans le garage. Je suis devenu retraité.

C’est le premier jour de ma retraite que j’ai compris que David n’avait pas pu mourir ainsi. Que ma vie était faite pour élever n’importe quel David qui avait perdu ses parents. C’est à ce moment-là que j’ai fréquenté les orphelinats… »

 

Ha, on y vient….

 

« J’attendais devant le bâtiment, à l’heure des papas et des mamans qui ne viendraient jamais. Je les regardais s’ébattre, courir, rire, se tirer les cheveux, se balancer des coups de pied puis obéir au moindre appel d’un adulte qui surveillait toute la marmaille. Quand ils rentraient, l’odeur de soupe de légumes me montait à la gorge, aussi je partais rejoindre mes murs, manger ce que je trouvais dans mon frigo, des nouilles froides arrosées de ketchup, un vieux reste de pâté avec un cornichon, un coup de rouge, un vieux croûton, un coup de rouge, un bout de fromage, un coup de rouge, un yaourt, un coup de rouge, un coup de rouge, une banane, un cou de rouge, un coup de rouge, un coup de rouge.

 

On boit pour se souvenir

Que les anges ont des ailes,

Que pour le Père Noël,

Il ne faut pas grandir… »

 

(Il chante.)

« On boit

Jusqu’au dernier hoquet,

Jusqu’au dernier délire,

Jusqu’au dernier billet,

Pour se souvenir…

De ne rien oublier !

 

J’ai bu beaucoup, toujours, mais là encore plus. Je remplissais mon verre dès le matin, je gardais le même, plus simple, je buvais comme on respire. Du rouge, rien que du rouge. Ça brûlait un peu l’estomac, ça devait attaquer mon foie qui n’en avait pas besoin mais c’était bon, ça prouvait que je vivais, que je tenais sur mes jambes, que mon cerveau était irrigué. Je buvais à perte, à fond, à bout. Je m’écroulais le soir car je savais que le matin, je recommencerais. Mon foie protestait, je m’en foutais…

Ça a duré deux ans, puis j’ai reçu la lettre, j’ai compris les protestations de mon foie mais c’était un peu tard. J’ai décidé de sonner un jour à la lourde porte de « La Grande Butte ». »

J’en étais sûre. C’est lui !

 

 

À suivre…

François Braud

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