L’Affaire Triple S #14

Vous avez remarqué ? Tout à chacun est persuadé que derrière un chiffre se cache un secret. Certains en font commerce et numérologuent tout. Triple S serait-il contaminé ? Ou alors cache-t-il derrière cette subite lubie une galéjade dont il a le secret ?

 

L’Affaire Triple S

Épisode 14

MOGETTE

Le coup de mou était passé. L’épisode précédent (voir épisode précédent, n°13) s’étiolait et je croyais dur comme fer que tout allait bien. Je primesautais sur le béton effeuillant la fleur du mal imaginaire de la vie, je fumais des Pall Mall rouge que je coupais en deux en enlevant le filtre. Ha, les beaux jours ! J’étais HEU-REUX ! Le vieux n’avait pas refait surface depuis qu’il avait claqué la porte en arguant que le polar était toujours vivant. Il ne manquait pas. Je ne devais pas lui manquer.

Une grande claque sur le dos – il visait la gueule me suis-je dit à postériori – me ramena aux dures réalités de mon quotidien. La place de Mouilleron-le-Captif était vide. Heureusement. Personne n’avait rien vu. Pas de preuve. Nib.

– Qu’est-ce que tu deviens ?

Rien. Je tentais d’humer les pots d’échappement et me prélassait des magnifiques lampadaires que la ville venait de nous gratifier.

– Cette déprime à 2 balles est enterrée ?

Et comme pour enfoncer le clou, il me montrait son pouce et son index.

Je ris intérieurement. J’étais au fond du trou. Les vieux peuvent pas comprendre ça. Eux, ils ont un grand avantage sur nous, ils n’ont pas d’avenir, donc pas de projet, donc pas de soucis. Ils vivent l’instant. Nous on angoisse le lendemain.

– Allez, je te paye 1 fillette fit-il en me montrant son petit doigt.

Le mot ne me choquait plus (voir épisodes précédents) et nous nous dirigeâmes vers le troquet de la place.

DCCCXIII

À peine assis, Triple S (c’était lui, vous l’aviez deviné, hein ?, oui ?, je suis nul pour la soudaineté et le suspens) s’est empressé de commander :

– 1 fillette et sa petite sœur !

Et de taper du poing sur la table, comme aurait dit l’autre, pour mettre la question sur le tapis.

Il allait falloir éviter les archers du roi ou la maison bleue.

– Et 1 grille de loto s’il te plaît !

Même mimique. Et là, le cul sur la chaise, j’eus envie de m’allonger.

– Je le sens, la fortune va me sourire. NOUS sourire garçon, tu en es ?

De quoi ? De la jaquette ? Des supporters kronenbourgés ? Des primates de gauche qui se passionnent pour les primaires ? De ceux qui pensent qui faut faire vivreu leu ballon ? De ceux qui penchent pour le complot contre Dominique nique nique ?  J’étais coi.

– Quoi ?

Il sourit à travers ses dents manquantes :

– Tu mets dans le nourrain ou pas, Maître ? me fit-il en me tançant de sa grille de loto.

– Je sais pas. Il est pas 20 heures.

– C’est justement à 20 heures, me fit-il en fermant et en ouvrant deux fois tous les doigts de ses deux mains, à cette heure-là, à quelques poussières près il est vrai, qu’on saura.

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– Qu’on saura quoi, Carlos ?

Moi aussi, j’ai des références.

– BINGO !

Il cria si fort que notre voisin cocha le 16, La Bascule, au lieu du 5, Bellino7. Il ne s’en aperçut pas et ne sut jamais que sans l’intervention hurlée de Triple S, il n’aurait jamais eu le quarté dans le désordre. Il n’aurait pas pu acheter sa tévé coins carrés écran plat autrement.

– J’ai 1 martingale imparable, garçon. Comme notre voisin.

Mais c’étaient quoi ces familiarités ?

– Le polar, c’est la vie, le roman noir la mort ? T’es d’accord ? Bon. Aussi quand tout s’accorde à te montrer la voie, tu fais quoi ? T’es pas du style à voir le doigt quand on te montre la lune, si ? Bon. J’ai remarqué que Rivages Noir, grande maison, non ?, venait de sortir deux numéros 813, là cette année en 2011. Tu calcules ?

– Non.

Si, j’avais saisi, mais j’aime bien lui donner l’avance qu’il croit avoir, c’est une vieille personne, il a donc forcément de l’avance sur nous.

– Bois 1 coup. Ça refroidit. Et de taper sur la table une nouvelle fois.

Le muscadet était frais, il sentait, comme d’hab, la terre mouillée, et avait ce petit goût de fer que les amateurs prennent pour du souffre. Je pensais à Pouy qui venait de commettre Le Bar parfait (Éditions in8, collection dirigé par Marc Villard) et qui ouvrait sa beuverie littéraire par cette citation : «–  Un verre de vin blanc, s’il vous plaît. –  Muscadet ou sauvignon ? –  Au revoir monsieur. Et je suis sorti du rade.» Une hérésie. Comparer le muscadet au sauvignon. Il faudrait que JiBé arrête de boire. Ou d’écrire.

Siccomorre Sanchez-Sanchez reprit :

– Je reprends. L’Héritage de Guillemette Gâtinel de Bialot et Des rats et des hommes de Topin sortis en 2008 ont, sur leur tranche, le même numéro. C’est-y-pas 1 signe, ça ? C’est où déjà que tu racontes tes conneries à chaque fois que je te taille le graillon ?

Je pris l’air outragé de Dominique nique nique en fermant les yeux. Hors de question d’avouer une faute morale.

813 égyptien

– Cela me paraît bien léger. Tu sais, la légèreté, je l’ai perdue. J’ai compris le poids de la vie, je ne veux que le bien pu…

– C’est bon. Arrête, c’est clair et je ne suis pas Chazal. Je te parle de signes. Chiffres et numéros nous envoient des signaux lumineux et toi tu fermes les yeux.

– Je vois pas pourquoi je les ouvrirai sur une bête erreur d’un maquettiste alcoolisé.

Il tiqua :

– Et le numéro 717 ? Toujours chez Rivages Noir ? Un même numéro pour Monsieur Gros Bidon d’Ornitz et Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous de Drummond. C’est le même stagiaire, peut-être ? Il aime le 717, il le kiffe ?

– Peut-être.

– Tu es coriace. Toi qui apprécies le Pouy

Quand il confond pas muscadet et sauvignon…

– …tu te souviens de son bouquin chez Baleine dans la collection Pierre de Gondole ? 1280 âmes. 1 enquête sur les 5 âmes disparues dans la traduction de 1275 âmes de Thompson. Pouy a été l’1 des premiers à comprendre la numérologie dans le polar.

 

1100101101

 

Et toujours de frapper sur la table comme si elle était coupable de je ne sais quelle turpitude…

N’importe quoi. Le vlatipa qu’il se met à croire à l’attribution de propriétés aux chiffres et aux nombres. On aura tout entendu.

– N’importe quoi. Te voilà prêt à croire que les nombres et les chiffres ont des propriétés. On aura tout vu.

La lecture de Ken Bruen m’avait calibré jusque dans mes réflexions.

– Tu voulais dire : on aura tout lu, non ? N’empêche, peu importe…

Pourvu que ça bouge…

– … le Pouy, il a déjà à son actif de nombreux prix dont le Prix Polar 85 qu’il a reçu en 1995, la meilleure page 85 pour l’ABC du métier… pour un livre qui ne comporte que 68 pages ! Tu vas pas me dire que ça, c’est pas 1 signe !

Grand coup dans la table qui n’en demandait pas tant.

– Ben voyons, les chiffres et les nombres ont des propriétés, d’accord et pourquoi pas les lettres ?

 

ΩΙΓʹ

 

– Tu crois pas si bien dire… Tu connais Grafton ? 1 Américaine qui écrit 1 série de polars dont chaque ouvrage débute par 1 lettre de l’alphabet. Elle en est à U comme usurpation. 21 bouquins mon pote ! Après le 26ème, elle attaque les 214 radicaux chinois.

Là, ça partait grave. Il prenait la table pour une batterie.

– T’es un poète numérologue ou quoi ?

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu.

– Et le Y ?

– Très drôle, Arthur. Tu te prends pour 1 autre ? Sache que j’ai reçu, il y a déjà quelques temps, 1 livre de Raynal : Le Débarcadère des anges, la suite noire n°3. Dédicacé. À Laurent Ruquier ! Alors question dédoublement de personnalité, tu repasseras.

– Et tu comptes remplir ta grille avec tous ces numéros ?

– Ben oui. Et je vais gagner. Je dis JE parce que tu me sembles plus que dubitatif.

Ironiquement :

– Ben, bon courage pour cocher la case 813 !

char(65)char(51)char(67)char(51)

 

– Pov’con !

Et le Triple S de se casser.

Rentré à la maison, j’étais tout de même tourneboulé par Triple S et sa conviction d’avoir trouvé le Graal. Je me suis remémoré ce qu’il avait dit et j’ai refait les comptes. Toute sa numérologie aboutissait au total de 11354. En comptant le quarté du voisin, ça faisait 11382. Qu’est-ce que j’allais en faire pour ma chronique n°14 à 813 ?

Putain ! 11382 divisé par 14 = 813 !

Le compte était bon !

 

Le Fouton Miévreux

 

Cet épisode est la photocopie légèrement blancotée de celui paru dans le numéro 111 de 813 (hiver 2011-2012) sauf les illustrations, comme d’hab, qui font rien qu’à refuser la nostalgie. Ce sont les transcriptions d’un nombre à l’aide de chiffres romains, arabes, mayas, égyptiens, en système binaire, chiffres sumériens et grecs modernes.

813, Les Amis de la littérature policière

Bibliographie :

Le Bar parfait (Editions in8) de Jean-Bernard Pouy

L’Héritage de Guillemette Gâtinel (Rivages Noir n°813) de Joseph Bialot

Des rats et des hommes (Rivages Noir n°813) de TitoTopin

Monsieur Gros Bidon (Rivages Noir n°717) de Samuel Ornitz

Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous (Rivages Noir n°717) de Drummond

1280 âmes (Points Seuil n°949) de Jean-Bernard Pouy

1275 âmes (Folio Policier n°26) de Jim Thompson

Calibre (Série Noire) de Ken Bruen

U comme usurpation (Seuil Policiers) de Sue Grafton

Voyelles d’Arthur Rimbaud

Le Débarcadère des anges (Suite noire n°3, Editions La Branche) de Patrick Raynal

 

 

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