Une histoire de la douleur

Tu n’es pas très sympathique. Ou du moins, tu ne déclenches pas l’empathie.

Tu es organisée (Si on t’écoutait, rien ne serait laissé au hasard), précise, sais utiliser les mots, ignores utiliser un mot pour un autre, et quand le mot n’existe pas, tu l’inventes, tu es carrée, indifférente aux subordonnées, voire méprisante (Tu te dis que ce n’est qu’une femme de ménage), cynique, voire cruelle (En quelques phrases bien senties, tu fustiges son incompétence, blâmes son étourderie, clames ta colère et ta déception.), tu es fière de ce que tu es devenue.

On a envie de te gifler.

Tu as une vie idéale, Clara. Un bon job (Directeur financier à trente-quatre ans, c’est une consécration), une belle maison (avec un jardin) et un mari, Frédéric, professeur de lettres, sans défaut, presque parfait.

Il ne te manque rien.

Sauf une chose. Du moins pour ton mari.

Un enfant. Un bébé.

Un vertige.

Et là, la faille que tu colmatais habilement en étant partout tout le temps, à plein-temps, organisée, autour de cette béance dissimulée, cette faille devient gouffre.

Tu ne te reconnais plus. Tout est nouveau pour toi. Arrêter la contraception, tomber enceinte, l’annoncer, voir son corps se déformer, arrêter de travailler, accoucher et… allaiter.

Alors tu sombres de tout.

La petite tigresse, ton bébé, ne t’aime pas, ton lait est empoisonné, la nourrice est la maîtresse de ton mari, ce dernier te délaisse, le noir ne s’étiole pas, il s’étale et noircit tout : le bain, la tétée, la promenade dans le parc. Tout, tout, tout.

Tu n’a plus goût à rien.

Tu es détachée.

Ta maternité t’étouffe. Tu es une femme ordinaire. Tu aimerais tant être une mère ordinaire. Surtout pas comme la tienne. Sale petite garce.

Tu es perdue entre ton souvenir de petite fille, ton état de femme et ton statut de mère.

Tu nous fais peur. Tu nous touches.

On a envie de te tendre la main.

Tu t’humanises, pas à pas, au fil des lignes.

Jusqu’à la folie ?

Je sais. Ce n’est pas un roman policier. Non. C’est mieux. C’est un roman noir. À chaque ligne Françoise Guérin nous laisse à la merci de Clara et de son désespoir polymorphe,. Une femme victime de sa Maternité. Et l’on pressent qu’un grain de sable pourrait enrayer cette mécanique de la vie quotidienne pour produire un récit plus sombre que la nuit, une histoire de la douleur.

François Braud

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