Papy boom #9 (Le feuilleton de l’été, saison 3)

Résumé des épisodes précédents : Bon. On sait tout. Édouard, qui se confie à la gendarmette Blanche par cassettes interposées, a enlevé L’Orphelin De La Grand Butte et, atteint d’un cancer du foie, de peur qu’il ne supporte pas le retour à la case orphelinat, a fait sauter sa maison au gaz, se tuant et tuant ainsi celui qu’il avait prénommé David. C’est fini. Blanche a résolu deux affaires. Vraiment ? Y a quelque chose qui la chagrine…

Dernier épisode dominical. Merci de m’avoir suivi. N’attendez pas l’été prochain pour vous reconnecter sur BBB et, n’oubliez pas : vous me direz, hein ?

FB

 

 

 

Papy boom

 

Aux vieux,

tenez bon, j’arrive…

Épisode 9

Lorsque je serais vieux

 

 

 

Ma Mireille,

J’imagine ta tristesse.

Ton émotion.

Ta surprise.

Cette lettre. Cette écriture. Ces mots. Tes yeux ont dû se porter sur la signature. Et là…

Ta colère.

Tes interrogations.

Je vais tout t’expliquer ma Mireille.

Devant les restes de ma maison calcinée, quand on a sorti deux corps carbonisés, un adulte et un enfant, tu as dû tapisser le spectre de ton âme de toutes les émotions et de toutes les questions.

Pardonne-moi, ma Mireille. Pardonne-moi.

De ne pas t’avoir tenu au courant. De t’avoir fait subir cela.

Je t’écris d’un endroit d’où l’on ne revient pas. Un endroit loin du bruit, loin des villes, loin de toi.

Oh, pas si loin que ça, pas si loin de toi, loin d’avant, tout simplement.

Je suis parti en laissant derrière moi tout ce qu’il faut comme preuves.

Quand tu liras cette lettre, ah… la formule si souvent employée…, mais tu connais mon goût pour le théâtre, tu sais que c’était une de mes marottes, vivre les autres, vivre autrement, vivre mille vies… Quand tu liras cette lettre donc, je serai mort, disparu, envolé, brûlé. Tu auras eu de mes nouvelles par la presse, celle qui se jette sur les faits divers, se repaît des histoires sombres, histoire d’illuminer une petite existence morne, histoire de pimenter une histoire un peu fade, histoire de relever une soupe tiédasse. Enfin, une histoire près de chez nous, lui qu’on croyait si bien, un homme qui a si souffert, il a dû tourner bourrique avec toutes ces histoires… Tu as dû en entendre ma pauvre Mireille. Et puis, tous les ragots, les crachats, les regards plein d’honnêteté, droits comme des factures payées et les jets acides des remarques lancées dans les rayons du supermarché. Vous le connaissiez je crois, ben dites donc, vous fréquentez de drôles de zèbres… Je suis sûr qu’au fond de toi même, tu n’y as jamais cru à tout ce ramdam. Mais tu as dû douter. Tu me connais toi, tu sais que je n’aurais jamais pu faire ça. Et au fond, c’est vrai, je n’ai pas pu.

Le vieux a kidnappé un gosse. L’Orphelin De La Grande Butte, c’est lui qui l’a enlevé. Mais, sans doute près d’être retrouvé par la gendarmerie et attaqué par son cancer du foie, il a préféré se foutre en l’air, entraînant l’enfant avec lui. C’est-y pas un drame, ça ? On n’a pas le droit de faire ça. C’est une honte ! On devrait pouvoir le ressusciter afin de le guillotiner. Et en public !

Malgré ta tristesse, tu as dû te dire que ce n’était pas possible.

Évidemment. Mes mains qui caressent ton corps ne peuvent faire autant de mal.

Tu le sais.

Tu devais attendre un preuve que tout cela n’était que fumée.

Cette lettre est là pour te rassurer.

J’espère.

Tu sais, je dois une fière chandelle à Riton. Riton le commis fossoyeur, le cantonnier comédien, frappant à l’heure où on lui disait de frapper. Riton courant la nuit dans le cimetière, à la recherche de cadavres. Riton ne demandant jamais rien. Riton, c’est une tombe. Il m’a trouvé les preuves. Dès que je lui ai demandées. Deux cadavres. Facile pour lui. Un vieux venait de mourir. On attendait un petit. Ça été un peu dur d’attendre que la mort nous fournisse un alibi. J’ai pleuré sur la mort de ce gosse mais c’était pour que David vive. Je me suis consolé vite. Un mort laisse vite sa place à un vivant. L’odeur, ça été terrible. Riton les a déterrés, les a transportés, on les a posés dans la cuisine, enfin… le vieux, et on a monté délicatement l’enfant sur le lit de David. Ouvrir le gaz a été le plus dur. Pourtant, c’était le début du renouveau. Mais de voir ce corps déjà décharné, puant, grouillant de terre humide, engoncé dans son pantalon en tergal, ça m’a fait presque abandonner. J’ai failli demander à Riton son prénom et puis j’ai eu peur de m’attacher alors j’ai ouvert le gaz. Regarder la maison s’embraser, comme une chaleur, un chaud au cœur. Rayer définitivement une vie, une famille pour en recomposer une autre.

Riton ne dira rien. C’est une tombe je te dis.

J’ai vidé le compte du Brésil et il a eu sa part.

Les gendarmes, je leur ai donné de quoi se faire les dents. Un os à ronger. J’ai confessé toute l’histoire sur des cassettes envoyées anonymement à la gendarmerie mais j’ai confiance dans la maison bleue pour faire le lien entre l’enlèvement de L’Orphelin De La Grande Butte et l’explosion d’une maison du quartier des Chaumes. Ils ne sont pas si idiots, si ?

Ils trouveront de quoi se rassurer, une explication au mystère de la disparition de l’orphelin, à l’incroyable explosion de ma maison, ils seront contents, ils n’attendent que ça, classer des affaires, c’est leur raison d’être.

 Qu’est-ce que j’ai rigolé… Ces cassettes… Je les ai enregistrées en une soirée. J’ai joué ma dernière scène, la fin d’Édouard, j’ai musclé le pathos, le larmoyant. Mon cancer, quelle riche idée… Et puis, un vieux, ça déjante, ça n’a plus rien à perdre, à gagner, c’est un jusqu’au-boutiste… Ils croiront à l’histoire, j’y ai tout mis, ce qu’il faut de tendresse, de désespoir et de folie. Il y a là-bas, dans la gendarmerie, un homme qui va jurer tous ses grands dieux qu’il détient la solution. Ça me plaît cette imposture… Faut pas oublier les vieux… Ils sont toujours debout et vous emmerdent, tu connais ma position là-dessus Mireille, je suis un missionnaire de l’amour, tout âge confondu. Les jeunes ont ce côté désespérant de croire qu’ils ont de l’avance sur nous, alors qu’ils ont en retard sur tout, ou presque.

Je suis avec David. Il est heureux comme un pape. Il joue en me regardant, de peur que je ne m’en aille. Mais je ne repartirai pas, plus jamais. Je suis mort, lui aussi. Moi, ça fait tellement de fois que je meure que je ne sens plus rien, la mort m’a si souvent côtoyé que je ne la prends plus trop au sérieux. Personne ne peut plus nous empêcher d’être heureux. Si je t’écris, c’est que j’ai besoin de toi.

J’ai envie de te chanter :

Lorsque je serai vieux, ma mie, tu seras vieille,

Et nous n’aurons, tous deux, plus de nez ni d’oreilles

Pour entendre leurs bruits, ni de dents pour nous mordre :

Il sera mort enfin, le temps de nos désordres…

Nous sommes tous les deux vieux et vieilles. Tu peux me rejoindre. J’ose espérer que tu n’attends que cela.

Tu sais où me trouver.

Là où nous avons toujours rêvé de finir nos jours.

J’y suis. J’ai loué une petite cahute, près de la plage, au bord de l’océan.

Nous sommes heureux. Tout est presque parfait. Tu me manques. Tu nous manques.

David a besoin de toi… Un grand-père sans grand-mère, ça lui fait tout drôle…

Tu pourras me rejoindre quand tout ça sera calmé… Je t’attends… Prends ton temps, pas trop. On ne sait jamais… à force de parler de cette saloperie de maladie, il se pourrait bien que je l’attrape.

J’ai le foie qui me démange…

Ton Édouard

*  *  *

 

 Bon.

Tu fais quoi ma p’tite Blanche ?

Le plus simple. Tu rédiges un rapport. Tu as résolu deux affaires. Celle de L’Orphelin De La Grande Butte. Et celle de l’explosion de la maison du quartier des Chaumes. Félicitations. Décoration. Évolution de carrière.

Fin de l’histoire.

Oui.

Mais j’ai comme l’impression que c’est ce qu’il attend, le Édouard.

Il y a quelque chose qui me chiffonne.

3 cassettes alors qu’une lettre aurait suffi. Putain ! Que veut-il Édouard ? Car, c’est sûr, il veut plus que se confier, c’est plus qu’une confession, c’est plus qu’un testament, comme je l’avais cru. C’est… Je cherche le mot. C’est… J’ai le mot sur le bout de la langue.

Il a parlé à mon cœur. Sa vieillesse, sa maladie, sa vie. Il a joué le rôle d’un père qui n’est plus là. Papa…

Pourtant, il parle plus souvent de son cul que de son cœur Édouard. C’est la même chose dirait Brassens. Mais, je sais pas. Il a déployé une telle énergie pour me raconter sa vie aux portes de la mort que je commence à ne plus y croi

Mais oui ! Oui, c’est ça. Il a joué le rôle d’un père. Il a joué un rôle.

Le mot. Je l’ai trouvé. Ce n’est pas une confession comme on aurait pu le croire au départ, ni un testament comme on le déduit de la fin. Non. C’est autre chose…

C’est une audition.

Le vieux, là, il passe l’audition de sa vie. Écoutez ma mort semble nous dire Édouard…

Il croit que je vais faire quoi ? Il veut que je fasse quoi ?

Il est persuadé que je vais clore les deux affaires. Tout semble si simple. Cela aboutira à le charger, certes post mortem, à le faire passer pour un vieux monsieur dégueulasse, un salaud kidnappeur et tueur d’enfant. Mais il s’en fout, il est mort. Mais cela aura aussi pour finalité que tout s’arrêtera là. Personne n’ira penser que cela aura pu être autrement.

Donc, si je rédige le rapport, tout est fini. Terminé. La seule chance que j’ai qu’on creuse un peu, c’est d’ignorer son stratagème.

Si je jouais aux trois singes ? Rien vu. Rien entendu. Rien dit.

Comme ça, on continuera à creuser. Et à force de creuser on trouvera bien quelque chose, non ?

Et j’efface le tout ?

Comme ça on continuera à chercher L’Orphelin De La Grand Butte… Et je serai la seule à avoir des pistes : Édouard, Mireille, Riton, Guy, Le compte du Brésil…

Y a de quoi gratter…

FIN

François Braud

Tous les titres des épisodes sont des titres de chanson de Henri Tachan

Toutes les chansons chantées par Édouard sont de Henri Tachan. Dans l’ordre :

 

Pas d’enfant (en exergue)

Pas vieillir, pas mourir (chapitre 1)

Un homme va mourir (chapitre 2)

C’est drôle un mort (chapitre 3)

Pas d’enfant (chapitre 4)

Les chiens qui suivent les enterrements (chapitre 4)

Ceux qui restent (chapitre 4)

Une pipe à Pépé (chapitre 4)

La Marche Funèbre des enfants morts dans l’année (chapitre 5)

On boit pour se souvenir (chapitre 5)

Les z’hommes (chapitre 6)

Si ça se trouve (chapitre 7)

Demain dès l’aube (chapitre 8)

La Nuit (chapitre 8)

Quand je serai vieux (chapitre 9)

Pour rester dans le feuilleton, écoutez-le ! Vous entendrez et vous me direz, hein ?

 

 

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