L’Affaire Triple S #15

Pour Triple S, il n’y a que les morts qui écrivent bien. Démonstration.

 

L’Affaire Triple S

Épisode 15

MOGETTE

 

Je retrouvai mon Triple S aussi pauvre que Job, aussi remonté qu’une ouvrière de Lejaby contre le fonds de pension italien. Eco.

La bourse sèche mais le gosier humide, il était attablé devant un verre à pied dans lequel squattait un muscadet frais qui embuait légèrement le ballon mais fortement l’esprit du zig qui chantait à tue-tête le pinard, c’est de la vinasseu en se grattant l’entre-jambe comme s’il avait acheté en solde un crystal tanga un peu trop petit lui rentrant dans les fesses.

Apparemment, il n’avait pas gagné le gros lot malgré sa martingale du tonnerre (voir épisode précédent) mais cela ne semblait en aucun cas le gêner.

Il m’apostropha :

– Viens t’assoir mon garçon.

Il est comme ça le Siccomore Sanchez-Sanchez. Quand il boit, il me donne du mon garçon. Je tiens aujourd’hui à m’insurger contre l’idée qui pourrait germer dans un des cerveaux malades de la LUDAHEC (Ligue Universelle Des Auteurs et Héros En Colère) que je n’ai aucun chromosome hérité de Triple S, je ne suis pas son rejeton et ne suis surtout pas responsable des accusations et autres vérités douteuses, sans compter ses conseils de lectures improbables, qu’il assène ici depuis 14 épisodes. Je ne suis que le rapporteur, certes fielleux, mais fidèle, de ses borborygmes et élucubrations. Cela étant dit, je l’entends me dire ceci :

– Aujourd’hui, c’est fête !

Bigre ! Aurais-je oublié la date d’anniversaire de Sherlock ? La première cuite de Hole ? Le premier meurtre d’Hannibal ? Le centenaire de la mort de Thilliez ? La dernière masturbation intellectuelle de Dantec ? Le dernier muscadet de Pouy ? Le milliardième tube de gel de Mizio ? L’anniversaire de Siccomore Sanchez-Sanchez ? Il a quel âge canonique mon Mathusalem adoré ? Il est né en 1919. 2012- 1919 = 93. 93 ans l’ancêtre !

– Que fête-t-on tonton ?

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Je ne réécris pas ce que je viens d’écrire quelques lignes plus tôt. Je ne suis pas payé à la ligne moi (je ne suis pas payé du tout, je fais ça pour rétablir la vérité) comme un écrivaillon du XIXème.

– La mort.

Bigre ! L’homme a le sens de la formule.

– Cette salope a quand même de sacrés atouts, non ? Tu la trouve jolie ma grosse faux ?

Ne pas dire oui.

– Et mon suaire, tu l’aimes bien mon suaire ?

Ni très.

– Et mes humérus, tu les aimes ? Moi, je trouve qu’ils sont pas assez longs…

Face à ça, le mépris.

– Et mes dents, tu les sens mes dents ?

Ça devient graveleux.

– Elle sont pas belles mes fosses nasales ?

C’est graveleux.

– Tu vois, la mort, à mon âge, y a plus que ça qui me fait bander. La mort.

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Bigre ! Le voilà excité le vieux, tellement qu’il me propose la bagatelle. J’ai pas l’habitude de planter le poireau dans les vieux pots même si on y fait les meilleures soupes. Moi aussi, je peux être tendancieux….

– Écoute, je vais te laisser…

– Je plaisante, mon garçon, je plaisante… Bouge pas, Marcel va nous apporter la petite sœur.

Le patron a apporté une nouvelle fillette et Triple S s’est expliqué. Heureusement, j’étais à deux doigts (Tu veux pas un blanc avant ?) de me tirer…

– Tu sais ce que clamait Raynal ?

– Non.

– Il y a deux sortes de littérature : celle que j’aime et celle qui me fait chier.

– Tout en nuances…

– Fais pas ta rosière, mon garçon… Mais le gros se goure et se fourre…

– Stop ou je quitte la table !

–  Bouge pas, je te dis. C’est une galéjade. Ce que je veux dire, c’est que Patrick se plante. Ce n’est pas comme ça qu’il faut voir les choses. Il ne s’agit pas de littérature dont je veux te causer mais d’hommes.

Ça recommence. L’orientation sexuelle de Triple S ne m’avait vraiment jamais intéressé mais là, j’avais comme l’impression qu’il essayait de faire son coming out.

– Je crois que c’est Homère qui a dit : Il y a les morts, les vivants et ceux qui sont en mer.

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– Possible. Mais où veux-tu en venir ?

– J’y viens. Les vivants, on s’en fout. Ceux qui sont en mer aussi, j’aime pas le poisson. Je veux te parler des morts. Tu as remarqué que plus un écrivain est décédé, plus les livres qu’il écrit sont fantastiques ?

– Pour tout te dire, je n’avais pas pensé à ça.

Toujours prêcher le faux semblant pour obtenir un soupçon de vérité.

– Donald Westlake est un Monstre sacré. Tu le savais. Un auteur américain qui n’a qu’un défaut parmi ses nombreuses qualités (humour dévastateur, personnages qui après avoir mis les pieds dans le plat continuent de manger comme si de rien n’était, structure narrative en béton, début de roman époustouflant, style incisif, simple et qui atteint toujours son but, fin de roman détonnant, une bibliographie aussi longue que le bras) : il est décédé (le 31 décembre – quelle blague ! – 2008), mort, a passé l’arme à gauche, bouffe les pissenlits par la racine, dans son dernier sommeil – éternel, après avoir poussé son dernier soupir, mortibus fauché par la Camarde, cané par la Faucheuse. Feu Donald Westlake. Tu en conviendras, l’homme pourrait être discret depuis 2008. Et bien non, il fanfaronne à coups de rééditions (Rivages poursuit son fantastique travail de retraduction de ses ouvrages parus en SN, avec, par exemple, Comment voler une banque) et, de temps en temps, ressort de derrière les fagots, dans le fond de son tiroir, un roman inédit.

Nous étions revenus à des choses plus abstraites. Je n’allais pas m’en plaindre.

– Jack Pine, grand acteur, reçoit sans sa ville un journaliste, il soliloque, revient sur sa vie et son amitié avec Buddy Pal, ses films, ses conquêtes et le monde cruel hollywoodien. Ses confidences vont l’entraîner un peu plus loin qu’il ne l’aurait souhaité. Il est vrai qu’il a des excuses, il est un peu secoué par des excès de la vieille. Écoute plutôt : « Ça ne va pas prendre longtemps, monsieur. » Ooooooooooooooooohooooooooooooooooooooooooh. J’ai mal partout. Même aux os. Les mains géantes de Dieu empoignent mes organes internes, les tordent et les écrasent. Pourquoi je le fais, si ça me rend malade ? Plus loin : En fait, je souffre. « Écoutez, mon ami », lui dis-je d’une voix qui hésite et tremble toute seule, « désolé, mais je me suis défoncé dans les grandes largeurs hier soir. J’ai gobé des médocs que la science n’a pas encore découverts. Je veux dire, je viens de réintégrer notre système solaire, vous me suivez ? Désolé, mon ami, il faut que je m’assoie. » Il m’observe d’un air légèrement inquiet. « Mais vous êtes assis, là. » Je baisse les yeux, un peu ahuri. Putain de merde, ce type dit la vérité ! (…) « Dans ce cas, il faut que je m’allonge. » Et c’est ce que je fais (…).

Triple S claqua le livre me faisant sursauter.

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– Tout Westlake est là, mon garçon, dans ces premières pages : une situation ordinaire, un personnage hors du commun (ou l’inverse), tout cela raconté avec une élégance qu’on devrait enseigner dans les ateliers d’écriture si cela pouvait s’enseigner. Construit en flash-back incessants entre la mémoire de Jack Pine et sa situation particulière devant un journaliste légèrement inquiet, Monstre sacré se lit comme du petit lait auquel on aurait, au préalable, on n’est pas des chiens, ajouté deux trois litres de vodka. Tonique et roboratif, Donald écrit encore mieux après qu’avant sa mort juste pour ne nous pas faire oublier que les canards n’ont qu’un bec et n’ont jamais rêvé d’en avoir deux ou de ne pas en avoir, comme dirait Brassens. C’était un homme de cette trempe-là, il vous mettait une grande claque dans la gueule, mais, on le sentait, il visait le dos. Merci Donald. Tu reviens quand tu veux.

J’étais sous le choc. Donald never die. Mais je n’étais pas au bout du rouleau. Le Triple S avait d’autres cartes dans sa manche. La belote et rebelote m’attendaient. Mais moi aussi je pouvais couper le trèfle avec mon carreau :

– Il vient de sortir Mémoire morte.

– Je sais…

– Et Innocence perdue.

– Je lirais ces deux ouvrages quand je serai mort, là, j’ai pas le temps. Y a d’autres morts qui attendent… T’as pas soif toi ?

– Si mais je pense à Guérif, l’éditeur de Westlake, il sera content de voir que si tu n’as pas le temps de lire les derniers opus du Grand Donald, tu le prends pour apaiser le feu qui brûle ta gorge.

Triple S sourit :

– Tu sais ce que disait Michel Lebrun ?

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– Ben, il en a dit des choses et il en a écrit.

– Il a asséné, un jour : Le temps est venu de prendre les comiques au sérieux. Il pensait à Donald. Et Guérif le sait, évidemment. Savais-tu que ce dernier est un des protagonistes de Rue de la Soif de Michel Lebrun ?

– Je l’ignorais…

Toujours prêcher le…

– Le pape du polar avait décidé de publier ses mémoires… thématiques. Le premier thème choisi : l’alcool. C’est le seul qu’il a développé. La faucheuse l’a voulu rien que pour elle. Mais bon dieu que ces lignes sont roboratives, encore aujourd’hui. Relis-les mon garçon. Tu verras comment le gus s’est noyé dans l’alcool en travaillant pour La Ligue antialcoolique, véridique ! Travaillant sur un film dénonçant les méfaits de la boisson, Michel Lebrun travaillait beaucoup et réunions et discussions s’empilaient : « Naturellement, toutes ces conférences de scénario se déroulaient lors de déjeuners copieusement arrosés. » Ou comment le service militaire lui a appris la sainte trinité beaucoup plus rapidement qu’un curé apprend à un enfant de cœur à s’agenouiller : « Blanc le matin, rouge l’après-midi, noir le soir. » Ou encore, comment en buvant régulièrement comme un trou, on peut muscler ses biceps. Sous forme de problème : « Sachant qu’un buveur entraîné peut porter à ses lèvres cinq à six cent fois par jour un verre pesant en moyenne cinquante grammes, combien de kilos aura-t-il soulevé ? »

Triple S fit une pause, puis reprit :

– Alors ? Combien ?

– Je sèche…

– Marcel !

Et le patron de tripler la commande.

– Le problème est mal posé, reprit Siccomore. En effet : « On ne vide jamais un verre d’un trait, ou rarement. On le soulève, on boit une gorgée, on le repose, on le soulève à nouveau, etc. » Aussi, le calcul est difficile. Mais on arrive quand même à un résultat : « N’arrivant pas à se départager, les compères finirent, rien qu’en discutant de la portée scientifique de l’expérience, par soulever cinq bons kilos chacun – en moyenne. » C’est-y pas de la littérature roborative, ça ? Et, en plus, on sait pourquoi le Baron est un con !

– Ha oui ? Pourquoi ?

– Tu peux pas comprendre si tu ne lis pas. Compte pas pour moi pour cafter.

– Bon, c’est pas tout ça mais j’ai une blanquette de veau sur le feu…

– Tu vas partir sur une jambe.

– Ça risque pas, on vient de vider la troisième fillette.

– Faut pas rester sur un chiffre impair. Marcel !!!!

C’était reparti.

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– Le noir nous va bien mais il est porté par trop de monde. Ça devient beurk de porter cette couleur. Je lui préfère le gris. Personne n’aime le gris, c’est pas beau, c’est terne, fade, c’est un blanc sale, un noir pâle, ça pue la souris, la pluie et le brouillard. Pourtant, moi, il me plaît ce gris, elle m’enchante cette couleur, surtout quand elle est portée par un grand – mort – évidemment. Pascal Garnier s’est fondu dans ses peintures en mars 2010 et nous a laissé ses livres. Et bonheur de l’année 2012, paraît Cartons. Aujourd’hui qu’il ne parle plus, je l’écoute à nouveau en relisant ces lignes en 2001 : Plus j’avance dans la vie et plus je m’éloigne de moi jusqu’au jour où je me perdrai de vue. C’était un homme discret, presque timide. De ceux qui vous serrent la main franchement, franchement mais hésitent à vous la tendre. Pas parce qu’il vous snobe, vous ignore, vous méprise mais parce qu’il ne veut pas déranger.

– Et ce roman posthume alors ?

– C’est le roman de sa vie, de sa mort. Peut-être celui qui lui ressemble le plus, le plus autobiographique. Cartons nous narre les instants perdus de Brice, illustrateur pour la jeunesse, qui déménage sans sa femme, reporter partie loin et qu’il attend. Elle a ses idées d’aménagement aussi ne veut-il rien faire tant qu’elle n’est pas là. Il s’installe donc dans un bled – non pas du Maine et Loire, danger ! – mais dans la campagne lyonnaise. Entre deux cartons qu’il ne peut éventrer qu’avec obligation, Brice fait la connaissance de ses voisins, notamment l’éthérée Blanche, une femme entre 16 et 64 ans, qui vit seule dans une maison au bout d’une rue et qui prend Brice pour son père. Les deux êtres vont tenter de s’apprivoiser pour éviter de tomber dans la folie qui les guette, l’une espérant son père, l’autre attendant sa femme. Chez Garnier, la vie est une aventure dérisoire au cours de laquelle la dérision a sa place et la mort une militante tenace qui ne lâche jamais rien.

– Et qui c’est qu’a gagné ?

– Ni l’une ni l’autre. C’est la force de Cartons.

– Tu t’en sors par une pirouette…

Triple S sourit :

– Cacahuète.

Tout est dit. Et pis c’est tout !

 

Le Fouton Miévreux

 

Cet épisode est le jumeau de celui paru dans le n°112 de 813 (2012). Les illustrations sont contemporaines et vraies.

813, Les Amis de la littérature policière

 

Bibliographie :

Donald Westlake / Monstre sacré (Rivages / Thriller)

Donald Westlake / Comment voler une banque (Rivages / Noir n°828)

Donald Westlake / Mémoire morte (Rivages / Thriller)

Donald Westlake / Innocence perdue (Rivages / Noir n°848)

Michel Lebrun / Rue de la soif (Seghers)

Pascal Garnier / Cartons (Zulma)

 

 

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