La mémoire et le marbre

Publiée dans la revue Harfang en 1998 et dans la foulée en 1999 dans La soupe à la grimace aux Éditions Largo, cette nouvelle, La mémoire et le marbre, commémorait, en quelque sorte, les 80 ans de cette guerre. En ces temps de centenaire, elle est malheureusement toujours d’actualité…

Je l’ai relue et corrigée (peu)…

Vous me direz, hein ?

 

La Mémoire et le marbre

 

« Motivés

Motivés

Il faut se motiver

Motivés

Motivés

Soyons motivés

On va rester motivés pour le face à face

On va rester motivés pour quand on les aura en face »

Motivés – Chants de lutte – Tactikollectif

Extrait du Chant des partisans revisité

 

 

AMORY Roland

BARGÈS Émile

BRETAILLAND Antoine

BROCHARD Pascal

DRIMARD Jean

DRIMARD Joseph

 

Deux frères ? Ou deux cousins. Le père et le fils ?

Encore une famille durement touchée.

 

FRAYOT François

GRAPINE Bernard

GRAPINE Émile

GRAPINE Vincent

 

Trois Grapine. Une véritable saignée. Est-on venu une fois ? Deux fois ? A-t-elle dû ouvrir la porte aux mauvaises nouvelles trois fois, cette femme, cette mère ? Une boucherie. La der des ders. Partout, de tout temps, des hommes croient trouver le mot juste, l’expression idéale. Qui sonne. Le plus souvent, on en rit. Après. Ici, la formule est éclatante d’imbécillité, d’utopie guerrière, de patriotisme aveugle, de trompe-la-gueule. La formule ne sonne pas, c’est le glas qui résonne, qui sourd.

On mesure toujours avec peine ce qu’ont pu endurer des hommes, il y a longtemps, simplement en scrutant les monuments aux morts. Ce ne sont pas les morts qui souffrent le plus, mais ceux qui restent, le chagrin en bandoulière. Ceux qui restent. Une femme. Une mère. Une famille amoindrie. Les Grapine ont-ils eu des descendants ? Oui. Christophe. Il figure dans la colonne de droite. Juste en dessous du poilu qui lève aussi haut qu’il peut un drapeau. Une colonne de droite plus courte que celle de gauche. La guerre 39/45 n’a emporté qu’une dizaine d’hommes. Parmi eux, Christophe Grapine. Sans doute le fils fait avant de partir…

On mesure toujours avec peine ce qu’ont pu endurer des hommes, il y a longtemps, simplement en les regardant aujourd’hui. Nous sommes le 11 novembre. Je suis là, à la terrasse d’un bistrot, devant un café brûlant. J’attends. Je viens de péter le joint de culasse de ma voiture. Le garagiste, concessionnaire Renault, est fermé. On ne plaisante pas avec les jours fériés. Surtout pas celui-là. Je passe le temps. Je suis allé tout à l’heure, comme souvent lorsque je m’arrête dans un village, lire le monument aux morts. Je suis historien. Chercheur. Je cherche. Je trouve rarement. Il faut ne pas l’oublier. Chercher, c’est se cogner aux murs sans arrêt. S’arrêter, rebrousser chemin. Essayer de contourner sans se perdre. Ça prend du temps. J’en ai. Je viens de prendre une disponibilité. Un break. Comme je ne trouve pas forcément quelque chose, j’enseigne. Mais enseigner, ce n’est pas comme chercher. Chercher, c’est un boulot. Enseigner, une sinécure. Il faut y croire. J’ai du mal. En ce moment. Alors je fais une pause. Et j’en profite pour m’aérer, pour visiter. Et j’ai choisi le pays qui m’est le plus étranger : la France rurale. Je me balade pour oublier le boulot. Mais c’est plus fort que moi. À chaque fois que je passe dans un village, je file au monument aux morts.

Y a-t-il un Grapine dans ce café, à quelques mètres de moi, et qui pense à son père, son grand-père, son frère, son oncle, son cousin ?

Ils sont là. Vieillards droits, le regard halluciné, la main tremblante, la hampe hésitante. La vue de militaires, de cérémonies officielles, de décorations m’a toujours hérissé le poil. Mais, je pense toujours à ces pauvres mecs qu’on a envoyé là-bas, nourrir la terre, et qui n’avaient, en 1914 ou en 1918, que vingt berges. Tous ces vieux ont été jeunes. Des hommes, paysans, ouvriers, qui ont quitté leur famille en septembre 1914, persuadés que la guerre serait courte, joyeuse et victorieuse. Partis pour les moissons, on serait de retour pour les vendanges… Le raisin a coulé mais le rouge bordeaux avait la couleur du sang. Ceux qui bombent le torse en attendent qu’on leur épingle une médaille ont passé 4 ans, dans la boue, dans la peur, sous la pluie, la neige, sous les bombes, les gaz, le torse comprimé à chaque sortie de tranchée. Ils nourrissent leur mémoire ainsi, en pensant aux copains, là-bas, qui ont leur gueule de vingt ans qui reviennent les hanter, tous les 11 novembre, depuis bientôt 80 ans. Ils meurent, tous les ans. Et tous les 11 novembre, ils sont de moins en moins à se souvenir, qu’un jour, ils ont brûlé leur jeunesse au son du canon, au nom de la patrie, au front… Les monuments aux morts sont gavés de noms gravés dans le marbre, d’hommes morts au champ d’horreur

Le maire, ceinturé dans son écharpe tricolore semble avoir du mal à contenir un ventre enflé. Il a revêtu son costume le plus noir, celui avec de fines rayures grises, repassé par sa femme, ce matin. Il flatte d’une main distraite une de ses trois médailles, ressert son nœud de cravate, fouille sa poche, sort un papier. Il zieute la foule, l’air pressé. D’en finir ? De commencer ? Il s’approche du micro. Se tourne vers un petit moustachu, décoré, lui aussi, comme un sapin de Noël. Engoncé dans son complet couleur ferraille, il tient bien droit un drapeau tricolore, comme si sa vie en dépendait. Il jette des yeux de fouine dessus une paire de lunettes solidement retenue par des oreilles décollées. Il girouette comme s’il devait comptabiliser les participants ou faire l’appel. Le maire se penche et lui chuchote à l’oreille. Complicité. Une rangée de vieillards attend. Clones piqués dans le bitume, comme des piliers soutenant une invisible toiture au-dessus du jardin où trône le monument, en prévision, sans doute, d’une probable pluie qu’annonce un ciel chargé.

Le maire finit par se lancer, papier à la main, il fait taire la foule d’un geste de la main autoritaire. Bientôt éclatent des « souvenirs », des « patrie », des « mémoire » et autres « France ». Il est grandiloquent. Dérisoire et ridicule. Il ânonne un discours qu’un obscur préposé de mairie a composé sur une table Formica, à l’aide d’un vieux manuel d’histoire et des précédents discours. Il a peiné, le subalterne. À voir le sourire niais qui vient perler sur les lèvres du moustachu, je parie qu’il en est l’auteur. Mais c’est le maire qui en tire toute la gloire. Facile. Administrative. Une dizaine d’anciens combattants l’écoutent toujours. Ils n’ont pas bougé d’un iota. Même les flashes du photographe qui mitraille la cérémonie pour son papier du lendemain ne réussissent pas à les faire ciller. La pluie commence à tomber et le moustachu rentre son goitre dans ses épaules. Une femme, la secrétaire de mairie peut-être, arrive avec un parapluie et protège le maire de cette intempérie non convoquée. Les anciens combattants sont immobiles.

Des passants passent. Prévert est sous le chêne, rigolant. C’est con la guerre. Je pense aux deux monuments aux morts antimilitaristes qui existent en France. Il y en a un à Gentioux, dans la Creuse. Et un autre, ailleurs, je ne me souviens plus. Mais de savoir qu’ils existent me réconfortent un peu avec le genre humain. Quoique… Comme dit un ami : « Je crois dans le genre humain mais j’ai des doutes. Une fois j’ai vu des étudiants de l’ENA prendre un train électrique, un tortillard, pour la grotte de Lacave. Au moment du départ, ils se sont tous mis à crier : Tchou ! Tchou ! »

Un enfant crie. Une mère réprimande. Une voiture ralentit. On comble comme on peut cette sale cicatrice. La plaie est un vieux souvenir, un rhumatisme qui se réveille deux trois fois l’an, à l’occasion de quelques dates mythiques que les élèves prennent comme des jours sans. Sans école. Y a-t-il eu des jours avec entre août 14 et novembre 18 ? Et après, en 39-45 ? Combien sont sortis de l’ombre ? Combien sont tombés ? Combien sont sortis de l’ombre et ont pris leurs places ? Et 54-62 ? Ah oui… Des événements seulement…

C’est le moment de la gerbe.

Le Maire s’avance, et comme tous les officiels, il fait semblant de la porter, escorté par deux vieillards qui viennent juste de donner leur drapeau à des collègues et qui se tapent tout le boulot. La gerbe est déposée et la Marseillaise retentit. Fausse. Deux clairons, un tambour font pourtant tout ce qu’ils peuvent mais, décidément, ils manquent d’entraînement. Ils sont plus à l’aise le 14 juillet. Les gorges s’ouvrent et les paroles de Rouget de Lisle retentissent et masquent les bruits de spots d’échappement. « Allons z’enfants deu laaaa paaatrie hi-eu, le jour de gloire eeeeest tarrivé, contrenous deu la tyrannniiiie eu, les tendards sont grands élevéééés…. ». Je ne peux m’empêcher de sourire. Un grand Noir regarde la scène et semble partagé entre le rire et le cynisme. Il mate la scène. Derrière lui, deux sbires n’ont d’yeux que pour lui. Ils photographient son dos et seront capables, plus tard, de le reconnaître entre mille tant leurs regards sont fixés sur son pull.

Je paye mon café et part à la recherche de la rue de la Paix qui, selon le patron du bistrot, se termine quand la rue de Verdun la transperce. La toponymie est révélatrice. C’est un de mes autres dadas. Avec les monuments aux morts. À l’angle des deux, sur la gauche, se trouve l’hôtel. Pas cher.

Je tire une porte sur laquelle des lettres autocollantes ordonnent pourtant de pousser. La réception est vide. La concierge est dans l’escalier. Je questionne pour un champion comme un fou. La tapisserie développe de grosses fleurs mauves et orange et se décolle quelque peu par endroits. Un cadre bleu ne brille que d’une seule étoile. Ce sera bien suffisant pour attendre un joint de culasse. L’ampoule prisonnière d’une grosse boule blanche éclaire difficilement une moquette grisâtre parsemée de trous de cigarettes. Je goutte sur la moquette. Un « Vous désirez » interrompt mon état des lieux.

– Il vous reste des chambres ?

Évidemment semble me dire un regard embrumé par une paire de lunettes aux verres loupes. La 14. Elle donne sur la cour intérieure. La douche fonctionne et les WC sont propres. La concierge myope partie, j’ôte le couvre-lit et m’allonge. C’est la première chose que je fais dans une chambre d’hôtel. Je tâte, je teste. Le plafond se lézarde et dessine comme un stratus de plâtre. Le ciel est bas. Déjà midi. Mon estomac se manifeste en grognant. Je change de vêtement, j’aime le sec, et sort de ma chambre.

Dans l’escalier, je croise le moustachu, regard de fouine et goitre en avant qui détourne la tête quand il me voit. Ses médailles battent sa poitrine et il tient dans sa main droite un drapeau plié sur le rouge. Il revient de la cérémonie ; il laisse derrière lui quelques pas mouillés, comme des traces dans le sable. Je suis à rebours la piste qui s’étiole dans l’entrée pour disparaître dès que j’ai tiré la porte de l’hôtel. La pluie s’est mise sur son 31 et redouble. Difficile de passer entre les gouttes et quand je trouve enfin un restaurant, qui fait bar, Les Patriotes, je suis à nouveau trempé. Ce n’est qu’au dessert – une crème brûlée – que je me sens sec. Le patron a le nez creux ; il m’offre un Cognac. Après les « vous n’êtes pas d’ici » et les « en voyage ? » d’usage, il en vient aux choses sérieuses. « L’équipe locale, celle de la ville – celle où mon joint de culasse m’attend ? – est bien partie pour gagner le championnat, non ? » Je n’y connais rien en football. Je m’excuse. « Y a pas de mal » sourit-il.

– Moi j’dis ça pour causer…

– Pas grand monde aujourd’hui ?

– Comme d’habitude. On est le 11 novembre. Manquerait plus qu’ils viennent bouffer chez moi. Je les recevrai.

De la rancœur ou de l’antimilitarisme ? Je pencherais plutôt pour la première. Le patron a la cinquantaine, des favoris qui grisaillent, le ventre en avant, un jean fatigué qui ne cache pas ses chaussettes en accordéon et une chemise d’un bleu policier qui ferait peur à un beur de banlieue. Les images ont la vie dure, à Épinal ou ailleurs. J’ai beau me forcer, j’ai du mal à voir dans ce patron un bouffeur de militaires. J’ai d’ailleurs beau le pousser, il n’en dira pas plus. Jetée comme une pièce jaune dans la main d’un clodo, la phrase se fait boutade et on n’en parle plus. On tourne le dos et on s’éloigne du mendiant, un peu gêné, un peu penaud. Je règle l’addition et sors. La pluie s’est arrêtée et le monument aux morts a repris sa grisaille, sa solitude, son aspect habituel.

La gerbe déposée le matin est encore là.

Pourquoi ne serait-elle pas là ? La marche réveille les sens, paraît-il…. Je baille. Pour 210 francs, je peux bien m’accorder une petite sieste…

Il a beau me dire de sortir, je refuse. Les autres me regardent. Il me gueule d’y aller entre deux giclées de boue. Il a une belle moustache noire finement taillée, un pantalon trop court, on lui voit ses chaussettes. Sa vareuse est bleue, nickel, la mienne marron. C’est comme si nous n’étions pas du même bataillon. Comme si la boue ne l’atteignait pas. Comme si je l’attirais. Je sens le froid de l’acier sur ma joue. Je lui planterais bien ma baïonnette dans le ventre. C’est ce que je fais. Il pâlit et un beau rouge s’arrondit sur son ventre bleu. Il glisse en essayant de se rattraper aux murs de la tranchée et je lui gueule : « bleu ! blanc ! rouge ! ». Chacun de mes cris l’enfonce méthodiquement dans le sol. Il disparaît totalement. Je continue à crier mon slogan tricoloré et mes compagnons l’imitent. Ils disparaissent par ordre alphabétique, en épelant leur nom. « Amory ! ». Il disparaît. « Brochard ! ». Il s’enfonce. « Grapine ! ». Un quidam s’approche : « Présent ! » gueule-t-il ! « Tire-toi », lui dit un grand Noir, « tu n’as rien à faire ici ». Un soldat, la bedaine glissant de son pantalon crie « Papa ! ». Et rejoint les autres. Le Noir a beau scander son nom, je ne l’entends pas et la terre refuse de l’engloutir. Il finit par sortir de la tranchée, comme on sort dans les coulisses, désabusé, écœuré Je suis bientôt seul. Une femme courbée, un balai à la main me dit qu’ils sont au premier : chambrée 14 et qu’elle ne veut pas de Noir chez elle. Un moustachu drapé dans un complet rouge lisse sa moustache en l’approuvant. Elle donne deux trois coups vengeurs de balai sur la terre puis s’enfonce. Le moustachu la suit, docile. Le ciel se dégage et blanchit. Les murs de la tranchée gorgés d’eau laissent pousser de grosses fleurs mauves et orange. Le sol se dérobe. Il est mou. Le ciel se lézarde. J’ai chaud. J’étouffe.

Je me réveille en sueur, les mains crispées sur le drap, les yeux rivés au plafond sur cette faille qui serpente et qui semblait, il y a tout juste un instant m’engloutir.

Front humide, gorge sèche, muscles endoloris, j’ai du mal à sortir de la sieste. La douche efface tout sauf le goût de terre qui semble définitivement emplir ma bouche.

Je sors m’en jeter un et je tue le temps en flânant dans les rues de la ville, mon sac flotte sur ma hanche. J’inspecte les plaques collées en haut des murs. Je croise un Ludovic Renaud, homonyme de la grande profiteuse de la guerre 14, productrice de chars et de canons. La guerre a été bénéfique pour certains. Plus loin, un Jan Stuka honore une ruelle. Les Tchèques aussi l’ont fait cette saloperie de guerre. Je tombe, comme partout, sur une place De Gaulle, une avenue Clemenceau, avec au 85, un petit café au nom prédestiné : « Un tigre chaque matin ». Puis, j’enfile une rue Joffre, j’embroche une rue Foch. Un square Alexis Carrel, plus rare, consternant même. Rue Lumière, j’avise un cinéma et suis tenté par la séance de 18 heures. On passe Le Roi de New York d’Abel Ferrara. Un grand film. Je me tâte mais passe mon chemin. Je m’arrête au tabac journaux et achète le quotidien régional. Je le feuillette en marchand. J’y trouve même des pages de la bourse avec toutes les variations des cours. Les choses suivent leurs cours. Le mien me ramène à l’hôtel où je ne trouve le sommeil que tard dans la nuit. J’ai dû lire le journal deux fois en entier pour trouver le sommeil.

Le lendemain matin, tandis que j’achète une nouvelle version du journal, c’est la cohue sur la place centrale. Les gendarmes contiennent avec peine le maire qui hurle au scandale. Entre deux épaules, je remarque que la gerbe a été remplacée par un bouquet de pensées. Je réussis à me rapprocher et je vois que quelques coups de burin ont effacé un nom : Entre Bernard et Vincent, Émile Grapine n’est plus. Plus mort à la guerre ? Toujours vivant ? Le scandale bat son plein. Quelqu’un a souillé le sacré, cette nuit, et a signé son geste d’un bouquet de pensées.

– C’est une infamie ! Un scandale ! Une insulte à la mémoire de mon père ! De mon frère, de ma famille !

Deux gendarmes essayent de le calmer. Quand ils semblent y arriver, le Maire remet ça.

– Je m’en remets aux autorités ! Qu’elles fassent leur travail ! La prison, il ne mérite que ça, ce saligaud.

Les autorités ont beau lui dire qu’elles sont là ; il ne décolère pas. L’homme de l’hôtel, le moustachu, prend le relais et lance des accusations.

– Il faut l’arrêter ! Il salit la mémoire de la France ! C’est lui, N’Diallo, qu’attendez-vous par le coffrer ? Arrêtez-le, bordel, faites votre boulot !

Les gendarmes font tout ce qu’ils peuvent pour calmer les deux hommes. On murmure autour de moi que le premier adjoint ne se maîtrise plus. Le moustachu, l’homme de l’hôtel, tient donc avec monsieur le maire les rênes de la commune. Et sans doute aussi l’hôtel.

Le troupeau finit par se disperser. Il règne comme une odeur de brûlé. Comme quand on a oublié son café sur le gaz. Y a-t-il quelqu’un ici qui aurait oublié quelque chose ? Et ce Fantomas, la nuit, vient-il raviver la mémoire locale ?

Je retourne aux Patriotes.

Tergal chaussettes en accordéon est toujours là. Il essuie des verres.

– Une pression, s’il vous plaît.

Un coup de manchot et la mousse atteint les 25 cl de rigueur. Un sous-verre vient rehausser mon bock de quelques millimètres.

Le patron me reconnaît et semble se méfier. Il me mate tandis que j’écluse tranquillement ma bière de Noël.

– Vous êtes au courant de l’affaire ? je lance.

– Quelle affaire ?

– Le monument aux morts. Quelqu’un dans la nuit a « dégravé » un nom.

Demi-tour. Il se remet à essuyer un verre. Il le pose sur le comptoir.

– Vous en pensez quoi vous, de cette histoire ?

Il reprend le verre et l’essuie à nouveau.

– Il va être nickel.

– Hein ?

– Il va être nickel.

– …

– Le verre. À force de l’essuyer, vous allez l’user. Le verre…

Il regarde son torchon, le verre et part d’un grand éclat de rire et me lâche :

– Vous êtes un marrant, vous !

– Toujours les 12 novembre.

Il finit par le remplir son verre. Cette fois-ci, c’est au tour du manchot de Guiness de bosser. Une bonne bière brune.

– La blonde, ça me donne mal à la tête. Je préfère les brunes fortes, ça me change de ma femme.

– …

C’est à mon tour de bâiller comme un carpe. Jusqu’à ce que la porte du fond s’ouvre. Une femme porte deux baguettes qu’elle jette sur le comptoir.

– Pour les sandwiches.

Elle est blonde et a dû végéter une bonne dizaine d’années dans un camp d’amaigrissement surveillé par des Weight Watchers incorruptibles, des Warriors de la maigritude. Je réprime un rire naissant.

– Ça devait arriver avec l’autre con à la mairie et son connard de premier adjoint.

Le vocabulaire est pauvre, peu imagé mais il touche juste.

– Vous voulez dire qu’ils l’ont cherché ?

– Un peu. Ça se présente sous une liste sans étiquette. Ça veut tout dire. Des fachos déguisés. Des militants FN qui n’osent pas s’affirmer, mais préférence nationale et tout le tintouin, ils connaissent. À gerber. Ils tuent la commune avec leurs conneries. Ils paradent dans des actions culturelles à la mords-moi-le-nœud. On débaptise une rue Jean Moulin pour une Alexis Carrel. Voyez le genre. À quand la rue Pétain ? Darnand ? Doriot ?

– Quel rapport avec l’événement de cette nuit ?

– Ben tiens. Y en a un qui a compris que les résistants sont pas toujours ceux qu’ont leur nom gravé dans le marbre. Et il le fait savoir. Moi, j’trouve ça normal. Bien même…

Il est subitement devenu très bavard. Il n’arrête pas comme s’il avait enfin trouvé quelqu’un pour déverser tout ce qu’il a contenu difficilement auparavant.

Avant même que je ne relance la machine, il repart :

– Si ça vous intéresse, allez donc voir du côté du foyer Sonacotra. Y a du monde là-bas pour vous faire la biographie des Rapine.

– Grapine, vous voulez dire ?

– C’est ce que je veux dire. Toujours à grappiller une voix, ceux-là…

Il sèche sa bière, fait gicler un petit jet d’eau et se met consciencieusement à essuyer son verre. Fin de la confession. Retour à la case départ. Mutisme.

Je sors mon porte-monnaie de mon sac, paye mon écot et sors.

En passant devant le garagiste, je fais part de mon problème de joint de culasse. On n’a pas la pièce, la ville est loin, faut commander, ça prendra du temps, l’ouvrier est en congé ; je sens bien que je peux relouer ma chambre encore une nuit. Je file vers le foyer Sonacotra. Après tout, j’ai le temps…

 Le foyer est quasiment vide. Deux trois immigrés sont affaissés sur un vieux canapé tout droit sorti d’Emmaüs devant un jeu à la con. Mes questions ne trouvent qu’un écho relativement faible. Je récolte que quelques « non », ponctués de « hum » et de sourcils circonflexes. J’abandonne vite la partie et au moment où je m’apprête à sortir, un jeune beur m’interpelle :

– Vous cherchez quelque chose ?

Il est en jean et en tee-shirt. Les cheveux crépus, courts, bien au-dessus des oreilles et ses yeux marron brillent de curiosité.

Je bafouille :

– Non, je m’informe, je fais du tourisme culturel…

– Vous tombez bien. Vous êtes dans un résidu de la culture judéo-maçonnique, socialo-communiste, blackos-cosmopolite, portos-beurrée.

Drôle de travailleur immigré. Il m’effleure la main avec la douceur d’une caresse. Il n’a pas de cals et ses ongles ont une propreté qui laisseraient coi une manucure.

Je prends sa réplique pour une invitation à approfondir.

Je m’explique. Le joint de culasse. Le 11 novembre. La cérémonie. Le patron du café. L’hôtel. Le 12 novembre au matin. Le « dégravement ». À nouveau M. Tergal.

Il sourit.

– Amédée. Un type bien. On dirait pas, hein ? Avec sa gueule de beauf à la Cabu. Patron de troquet. Le Bar-restaurant des Patriotes ! Étonnant, non ? Ça longtemps été un rendez-vous de l’opposition avant qu’il se soit fait supprimer son autorisation de terrasse. Il a perdu des clients. Cette enflure de Rapine l’a grillé. Il lui a collé un arrêté municipal. « Raison de sécurité ». Refrain connu. N’empêche. Ça marche. Les copains sont partis ailleurs. On n’est plus qu’une petite dizaine. On résiste. Le monopole de la résistance ne lui est pas attribué, que je sache…

Il parle et sort deux tasses à café en tirant une tenture qui dévoile une étagère métallique. Ajoute deux cuillères à café de Nescafé et remplit les tasses directement avec l’eau tiède du robinet.

– C’est sûrement Mamadou qu’a fait le con, cette nuit.

– …

– Enfin N’Diallo. Un gars du chantier. Le maire fait construire une piscine. Les travailleurs immigrés, c’est pas cher, surtout quand ils n’ont pas de papiers. Le maire, il pérore, derrière le borgne, gueule des « préférence nationale », mais il tient aussi le maigre budget de la commune. Il veut le beur mais il ne veut pas lui donner l’argent. Il préfère le travail au noir au Noir… Le chantier fini, il a retrouvé ses accents xénophobes. Il a du cosmopolite qui lui vomit de la bouche maintenant. Il est entré dans la résistance il y a peu. Après. Comme son père en 1944. Il a caché son béret de la milice, a brûlé son serment à Darnand et a rejoint les FFL. Le 7 juin 1944. Alors, ça fait mal au cul de le voir trembler tous les 11 novembre. Mamadou, il supporte pas. Je suis sûr, aujourd’hui, qu’il supporte plus.

– Mais avec tout ce que vous savez, pourquoi ne balancez-vous pas tout sur la place publique ?

– Que vaut notre parole contre celle d’élus ? Que vaut un permis de séjour contre une carte d’identité française ?

– Je ne sais pas…

– Moi si. Rien ! Mamadou aussi le savait… Quant à la presse, elle a le doigt sur la couture et dès que Rapine pète, ils viennent s’inquiéter de sa santé.

Il se ressert un café.

– Un autre p’tit noir ?

L’humour est la politesse du désespoir a dit l’autre con. Plutôt la politesse de l’impuissance.

– Vous saviez que des Sénégalais sont morts dans les tranchées en 14-18 ? Vous savez que leur sang avait la même couleur que celui des Blancs ? Mamadou, son grand-père, le savait. Tirailleur sénégalais. Il est mort en 1916. À Verdun. Son père a libéré Toulon. Toulon ! Vous vous rendez compte ? Aujourd’hui, ce que ça représente ? J’attends les ouvriers municipaux. Ils me mureront dans le foyer. Je ne bougerai pas. Et à chaque fois que Mamadou jouera du burin, je fêterai ça au Nes’. Santé ! On s’est regroupé dans une association. Tous ceux qui refusent de lâcher le morceau. J’ai laissé tomber la fac. Mon père a fait la gueule. Tout son respect pour le patron, l’autorité, ça lui bouffe la gueule. Il a travaillé dur et ne supporte pas ma décision.  » Abandonner les études… tu te rends compte de ce que tu fais ? On s’est saigné aux quatre veines « , vous connaissez la chanson… Enfin… Moi, ce que je supporte pas, c’est la veulerie et le maire, il la cultive alors je milite.

Je savais tout ça. C’est un peu mon boulot. Mais je n’ai rien dit. Je l’ai écouté. Il m’enseignait non pas l’histoire mais la citoyenneté, l’honneur en quelque sorte.

Et je ne sais pas pourquoi. Ça a tilté. J’en avais marre de chercher. J’avais enfin trouvé. Comme un sens.

Je suis parti du foyer avec le goût amer du café brûlé. Je ne suis pas repassé par l’hôtel. Toujours ça de pris. Une nuit impayée. Le cauchemar gratuit. Je suis passé à la quincaillerie. Et j’ai attendu la nuit.

La pleine lune éclairait le marbre. J’ai sorti de mon sac un burin et un marteau achetés quelques heures auparavant. Et j’ai gravé pour l’éternité – enfin, j’y croyais dur comme fer – un M suivi d’un A, un M, un A, un D, un O et un U.

J’avais tout juste fini le prénom lorsqu’un qu’un gendarme m’a mis dans la lumière et passé les menottes.

Pas grave. Pas besoin du nom. Le prénom était déjà un symbole.

Et puis, je le savais. J’en étais sûr.

Un autre, un ami, bientôt, sortira de l’ombre, et prendra ma place.

 

François Braud, 1998, revisitée en 2018

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