Les ZAD de Marcus Malte

En ces temps de printemps poussif et de réchauffement climatique actif, j’ai cru nécessaire de demander à Marcus Malte s’il restait, non pas des bastilles à prendre, mais des Zones A Défendre… Ce sont mes questions, voici ses réponses….

 

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http://www.firn-frontignan.fr/marcus-malte/

 

Une ZAD littéraire ?

– L’alexandrin

 

Une ZAD politique ?

– Le CNR (et son programme)

 

Une ZAD médiatique ?

– Les journalistes VRAIMENT indépendants

 

Une ZAD sémantique ?

– La différence entre « Populiste » et « De gauche »

 

Une ZAD argotique ?

– Peigner la girafe

 

Une ZAD sexuelle ?

– Idem

 

Une ZAD alimentaire ?

– Les frites.

 

Une ZAD viticole ?

– Rien ne vaut l’eau.

 

Une ZAD SFCDT ?

– Une partie de belote et/ou de pétanque, l’été.

 

Une ZAD picturale ?

– L’art figuratif

 

Une ZAD historique ?

– Le CNR (et son programme)

 

Une ZAD sportive ?

– N’Golo Kanté

 

Une ZAD populaire ?

– Joe Dassin.

 

Une ZAD vestimentaire ?

– La petite robe noire.

 

Une ZAD animale ?

– Les abeilles.

 

Une ZAD cinématographique ?

– Les films visibles sur grand écran (et pas que sur Netflix).

 

Une ZAD offensive ?

– L’affaire du siècle

 

Une ZAD finale ?

– La paix dans le monde.

 

Questions : François Braud / Réponses : Marcus Malte

 

 

Maintenant on sait qu’est-ce qu’il dit ? Mais qu’est-ce qu’il fait ?

Marcus Malte n’a rien sorti depuis Le Garçon, prix Femina 2016. Mais on peut aujourd’hui trouver le livre en poche, chez Gallimard, Folio n°6515, 592 pages, 2018, 9€.

le garçon folio

Voilà ce que je disais à la parution du roman (sur BBB, 12 octobre 2016 – vous pouvez vérifiez)…

 

Vivre le monde

Il est des écrivains qui toussent, expulsant des mots comme s’ils avalaient de travers. Certains, se croyant inspirés, expirent à la ligne. D’autres ont du souffle épisodique à revendre ; ils ahanent.

Marcus Malte n’est pas de ceux-là. L’homme écrit comme il respire. Le Garçon est une vie. Celle d’un enfant sauvage, qui, perdant sa mère, en 1908, part sur la route, droit devant, sans savoir ni quoi, ni qui il va rencontrer. Il ne sait rien de la vie, de ce qui coule dans les veines des humains, du silence qui imprègne certaines têtes, du vacarme qui en emplit d’autres, de la haine qui suinte, de l’amour qui déborde, de l’indifférence qui rampe, de la bêtise qui croît. Il sait tout de la vie ; comment piéger un repas, boire à la source, marcher en se protégeant du soleil, trouver un coin pour dormir, regarder le ciel pour savoir ce qui l’attend. Il goûte la pluie, hume le vent, voit l’air, touche le temps, entend la nuit. Il connaît l’essentiel. Mais le futile, le dérisoire, l’indicible tourment de la vie, il l’ignore.

Il va croiser la route d’un village. Et de ses habitants. Muet, il va nommer ceux et celles qui l’entoure : l’homme-renard, la femme-musaraigne, l’enfant-ver, la femme-mante… N’est pas animal pourtant celui qu’on croit. On va alors l’utiliser. Il ne parle pas mais il a deux bras ; il peut servir. « Outre sa volonté et son ardeur, outre sa malléabilité, il a encore un atout, non négligeable, de ne demander aucun salaire. Il ne se loue pas. Ne se vend pas. Il se donne. Eux se le partagent. »

Mais cela ne suffit pas. Cela ne suffit jamais. Ils n’en jamais assez. Assez ? Si de lui. Ça commence par un grondement sourd issu des profondeurs de la lithosphère […] Qu’est-ce que c’est ? […] C’est lui !

Évidemment. Ce ne peut être que l’autre. Que lui. Alors ? « Il court droit devant la nuit. […] Il ne reviendra pas. »

Il retrouve la route. Et tombe sur l’ogre de Brabek. Lutteur de foire, homme de bonne volonté ; le géant l’accueille dans sa roulotte. Il apprend l’humilité. Il comprend la solitude. Il sent l’humanité, le premier signe, la première bouffée, il ne sait comment il doit la prendre mais il la prend. Il prend tout. Il n’a pas peur que tout se perde. Pourtant, il va tout perdre. Il suffit pour cela d’une défaite. L’homme est solide jusqu’à ce qu’on lui montre sa faiblesse. L’ogre ne l’a pas supportée. Le Garçon va l’apprendre.

Alors il repart. Toujours sur la route. Et c’est un accident qui va charnellement le toucher au plus profond de son corps, de son cœur et de son âme. Il rencontre Emma, son infirmière, sa sœur, sa compagne, sa mère, son mentor, son amante. « Il peut la voir monter, avec un sifflement aigu, jusqu’au firmament. Il peut la voir exploser et se métamorphoser en un vaste bouquet qui éclot et fleurit l’espace d’un instant dans le champ étoilé puis aussi vite fane, s’étiole, et retombe en fine bruine d’or. Nombre de ravages et quelques ravissements, ainsi qu’il a été dit. Elle s’appelle Emma Van Ecke ». Il vivra avec elle et son père, un homme au cœur ouvert, sensible et droit. Il va connaître le rire, la musique, l’amour, la tendresse, le cul. Ha putain, le cul ! Dieu seul sait comment c’est bon. La vaisselle et son érotisme. Les livres et leurs mots. La nature et sa sève.

Mais le temps est pernicieux, il encourage d’autres valeurs, d’autres sensations, d’autres maux. Le patriotisme arrive avec ses gros sabots. Nous sommes en 1914 et la boucherie appelle le sang. Chacun doit donner le sien. Le Garçon, surnommé Félix par Emma, doit donner le sien. Le voilà enrôlé et vêtu d’un beau pantalon garance. « Et maintenant, ils s’enterrent. Ils creusent. Ils fouissent. » Il va connaître les tranchées, la boue, le bruit sourd des obus, les offensives, les chevaux qui hennissent, les gradés qui hurlent, l’ennemi qui vit, le copain qui clamse, la mort qui pue. Elle est couleur candide. Neige sale. « Et maintenant, ils rampent. Entre la terre blanche et le ciel blanc. »

La civilisation en pleine gueule, il la prend. Le devoir dans la tronche, il le mord. Le sacrifice dans le cœur, il le réclame. Lui n’a rien demandé, on ne lui a jamais de toute façon rien proposé.

Marcus Malte s’efface le plus souvent mais reste présent quant il tend son récit de faits historiques ; « Cette année-là le Monténégro et ses alliés de la Ligue balkanique déclarent la guerre à l’Empire ottoman. Cette année-là prend fin la guerre entre l’Empire ottoman et l’Italie. Cette année-là le Nouveau-Mexique devient le 47ème état des États-Unis d’Amérique. »

Il liste l’horreur sur 12 pages ! De A à Z. « Achen Michel Augustin, né le 12 juin 1885 aux Trois-Vierges au Luxembourg, tué le 26 septembre 1915 à Souain. […] Zolotareff Nicolas, né le 8 mai 1877 à Rybinsk en Russie, tué le 25 septembre 1914 à Vienne-le-Château dans la Marne. […] Le front a progressé de quatre kilomètres. »

Le Garçon vit la guerre. Que restera-t-il de son innocence ? Hein, Marcus ? Le Garçon l’apprendra d’un homme, bien plus tard, sur la fin. « Votre peuple n’est constitué que de valets et de maîtres, d’un grande quantité de valets et d’une poignée de maîtres, d’un infinité de valets […] pour un unique maître au final, chaque valet aspirant de tout son cœur et de toute son âme à passer maître à son tour, mais chaque maître étant en réalité le valet d’un autre maître encore plus important que lui, et cela valant ainsi pour vos dieux qui servent à n’en pas douter les desseins d’une puissance qui leur est bien supérieure, et non point bonne et charitable celle-ci, mais malveillante, maléfique, il n’y a qu’à ouvrir les yeux pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir ce que l’on vous impose, ce que vous endurez, ce que vous acceptez, il n’y a qu’à vous regarder agir et vous regarder vivre, ça crève les yeux, vos dieux sont des valets comme les autres, ni plus ni  moins, si bien que si l’on fait le compte il ne reste que des milliers, des millions de valets pour ce seul maître, le maître suprême, vraisemblablement cruel, vraisemblablement dément, et si tant est encore que l’on considère pas ce maître comme étant lui-même soumis à sa propre cruauté, subordonné à sa folie, c’est-à-dire qu’il soit en somme son propre valet. »

L’auteur nous laisse en deuil. Au bout de 534 pages, nous sommes effondrés. On referme le livre en étant bien conscient de l’avoir ouvert, il y a, quoi, quelques heures, une éternité. On le repose. On le caresse. La couverture est belle. Noir et or. Elle est granuleuse. Presque en relief. En passant les doigts dessus, la pulpe frissonne, les poils se hérissent, la gorge se noue, le cœur a des ratés. On enlève la main comme si on s’était brûlé sur un point chaud. Mais on garde, au fond de nous, comme le sentiment d’avoir vécu une aventure.

Le Garçon est un grand livre. Un très grand livre. On savait que Marcus était un grand écrivain. Un vrai. On sait maintenant que c’est aussi un homme qui sait montrer le monde, vivre le monde. Vous en doutiez ?

Marcus Malte, Le Garçon, Éditons Zulma, 534 pages, 23,50€

François Braud

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