Lugosi #4 (Le feuilleton de l’été 2019, saison 4)

Résumé de l’épisode précédent : Atteint d’aphasie suite au drame d’avant, Lugosi guérit peu à peu au « contact » des habitants du village après. Il n’y est pas le bienvenu. Des bruits courent. Il serait un peu sorcier ; il aurait enjominé Léon, puis Jean. Aussi l’évite-t-on et fait-on un détour quand on le voit aussi sur la margelle du puits… Mais « on » n’est pas tout le monde…

Vous me direz, hein ?

 

Lugosi

LUGOSI

 

 

 

 

Par François Braud

illustrations de Lionel Benancie

 

Épisode 4

Après le drame

Chapitre 3 : Le majeur

 

Lugosi est de retour au village.

Il n’a rien à y faire mais il ne peut s’empêcher d’y venir ces jours-ci.

 

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Le village est un véritable aimant, une force sombre qu’il est prêt à affronter, une peur qu’il doit regarder en face. Et, depuis deux jours, il est même sûr que la crainte change de camp. Les gens se méfient de lui. On parle dans son dos et on évite de le regarder, et encore moins de lui parler, de lui adresser le moindre mot. De toute façon, on ne lui parlait guère avant. Et encore moins après. Les gens deviennent subitement muets à son approche. Alors que la conversation bat son plein et qu’on en viendrait presque aux mains pour convaincre l’autre du bien-fondé de son point de vue, les bouches se ferment, les lèvres se cousent, les têtes rentrent dans les épaules. Lugosi passe… Pourtant, pourtant…

 

* * *

 

Ils criaient pourtant autrefois. Ça hurlait de tout côté. Lugosi était perdu parmi cette marée d’êtres à peine humains qui vociféraient, criaient au meurtre, à la vengeance. Il avait du mal à en distinguer un tant ils étaient nombreux mais, de temps en temps, un avait la voix plus puissante, le mot plus dur ou la méchanceté la plus tenace qui lui sortait tant par les yeux qu’on aurait dit qu’il pleurait de la haine. Léon, par exemple, avait ce qu’il fallait, bizarrement, dans sa poche. Comme s’il en trimballait toujours une, au cas où. Ça avait fait peur à son frère Émile, un jeune garçon d’une dizaine d’années qui aurait pu jouer avec Lugosi si les choses avaient été faites autrement.

Mais elles étaient comme ça et tout le monde trouvait ça bien. Car, ici, ceux qui la tiennent croient qu’elle est à eux, comme si une terre pouvait appartenir à quelqu’un…

 

* * *

 

Lugosi s’assied sur la margelle du puits, les yeux bien en face du prunier. C’est vrai que c’est un bel arbre. Lugosi arrive encore à le regarder quelques secondes puis sent monter en lui quelque chose qu’il refoule immédiatement. Ce n’est pas le moment, il le sait : il est sur la voie de la guérison.

 

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De là, il est au centre. Il voit tout. Il entend tout.

Il guette.

On s’écarte. On tourne la tête. On se tait.

Émile traîne seul désemparé depuis que son grand frère Léon se cache chez lui terrorisé. On dit que le géant maigrit à vue d’œil. Et, plus inquiétant, on  galvaude qu’il se ratatine comme un petit vieux, lui qui est en pleine force de l’âge. On affirme même qu’il se rabougrit comme une figue oubliée sur un mur de pierres en plein cagna. On va jusqu’à susurrer qu’il est devenu une vieille prune écrasée un soir d’été par un sabot voisin. On est même persuadé qu’il n’y a plus de noyau en lui. Il est fini, bon pour le champ de naviots…

Émile se rapproche puis s’éloigne. Il hésite. Ne sait pas si. Pourquoi ne pas. Et si jamais.

On dirait une danse. Une bête cherche à appréhender l’autre. Mais entre les deux, il y le prunier, comme une frontière, bien visible. Émile aimerait bien. Lugosi le regarde. Émile aimerait pouvoir. Lugosi le regarde. Émile ne peut pas. Lugosi le regarde.

Émile lui montre son dos. Lugosi soupire :

– On…

Un autre qui hésite et fait de ronds autour du puits comme on lance un caillou dans l’eau : c’est le maire.

Alphonse, le maire, a une écharpe tricolore qu’il colle à sa poitrine comme si cela lui donnait le droit de juger, passe à côté de lui pour la cinquième fois, au moins. Mais le voilà qui s’approche mais, comme bloqué par une force invisible, il s’arrête brusquement et fait demi-tour, lui aussi.

Décidément, on veut lui parler mais on ne peut pas. Lugosi compatirait presque. Il sait ce que c’est. Lugosi esquisse un sourire mais il le réfrène tout aussi vite.

Car quelque chose d’étonnant arrive alors. Une petite fille vient se s’approcher de lui. Oh ! Pas comme lorsqu’on est à proximité de quelque chose qu’on ne connaît pas et que l’on redoute, non. Plutôt comme un enfant tend la main vers un bonbon ou regarde un chaton.

– Bonjour. Tu t’appelles comment ?

Elle est petite. Elle a l’âge qu’il avait avant. Peut-être même un peu moins. Il ne sait pas. Ça fait longtemps qu’il n’a pas vu une petite fille d’aussi près. D’habitude, quand il en croise une, il y a toujours le bras d’une mère pour l’éloigner de lui ou le corps d’un père pour lui cacher. Là, personne. La petite fille est toute seule. Et personne, au loin, ne fait de grands gestes ou l’appelle…

– Moi, c’est Emma mon prénom, j’ai six ans et toi ?

Elle est toute blonde. Deux tresses encadrent un visage aussi blanc que le soleil lorsqu’on le regarde trop longtemps. Elle a les yeux bleus et deux traits rose horizon au-dessus d’un petit menton rond. Sa robe rouge flotte un peu dans le vent qui vient de se lever.

– Mon papa il travaille sur le port et maman à la maison. Mon petit frère est énervant. Il n’arrête pas de pleurer la nuit. Et toi, ils font quoi tes parents ?

Elle parle. Elle parle. Elle parle. Elle n’arrête pas. Elle pose des questions mais ne semble pas gênée que Lugosi n’y réponde pas. Ni effrayée non plus.

– Maman est chez la mercière, je l’aime pas cette femme, quand elle t’embrasse, on sent pas ses lèvres, elle fait du joue à joue. C’est désagréable. Maman en a toujours pour une heure, elle achète des draps, du fil, des aiguilles, moi je m’ennuie alors je vais faire un tour, pas loin elle dit maman. Toi aussi, tu t’ennuies ?

Elle se gratte la tête puis se met à danser d’un pied sur l’autre tout en reprenant le fil de sa pensée :

– Papa m’avait dit que je m’amuserais avec Eliott et Titouan mais c’est pas vrai, ils savent même pas marcher encore, ce sont des bébés et je vois pas ce que je vais pouvoir faire avec eux. Je suis sûre qu’ils z’aiment pas jouer aux poupées. T’aimes ça toi ? J’ai pas de copines dans ma rue. Maman dit que ça va venir, on est nouveau, on a déménagé il y a pas longtemps.

Elle est venue s’asseoir à côté de lui, comme ça. Au début, il s’est un peu tendu, on aurait dit un piquet qu’on met dans les champs avec de la clôture barbelée quand on veut délimiter sa propriété. Puis, son dos s’est arrondi et ses mains se sont décrispées.

Elle a parlé encore un peu puis, comme elle était arrivée, elle a disparu. Lugosi pouvait encore sentir sa chaleur l’envahir. Et ses mots résonner en lui. Il a ouvert la bouche et, à part lui-même, mais il en a douté, personne n’a entendu qu’il disait :

– Lugosi.

Puis, après une courte hésitation, il a ajouté, en regardant ses deux mains dont les doigts se tendaient un à un :

– Dix.

Il ne peut pas répondre à la troisième question. Ou alors il ne peut plus. Il a surtout peur d’affronter l’avant. C’est dur de parler de ses parents au passé…

De toute façon, il n’en aurait pas eu le temps. Alphonse, le Maire revient à la charge… On est chez nous, non ?

 

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Il se frotte les mains au pantalon, se racle la gorge et baisse légèrement la tête. Ses yeux virevoltent. Il regarde derrière lui, se racle à nouveau la gorge et demande :

– Que fais-tu là petit ?

Il se met soudain à bafouiller, comme s’il avait honte :

– Tu…tu…at…attends quelqu’un ?

C’est sorti comme ça, comme une arrête coincée et délogée par un bout de mie de pain. Il a l’air rassuré et inquiet à la fois.

– Tu…tu… v.. veux quelque chose ?

Plus Lugosi le regarde sans rien dire, plus il bégaye, plus il semble mal à l’aise.

– Il … il faut p… p.. pas rester là ! Il f… f… faut p… partir !

Ses sourcils s’étaient soudain mis à jouer les accents circonflexes, ses yeux s’étaient obscurcis et la voix était devenue aussi cassante que du verre. Il se fâchait. Des grands gestes de la main venaient ponctuer ses phrases qu’il lançait comme des couteaux :

– Allez ! Va-t-en ! Oublie ce qui s’est passé. C’était de leur faute. Le boîteux les avaient hébergé. Ils n’avaient qu’à pas…

C’est resté dans sa gorge. Peut-être parce que Lugosi l’avait fixé un peu plus intensément.

– Pourquoi me regardes-tu ainsi ? Qu’est-ce que je t’ai fait ? Je n’y suis pour rien. J’ai juste fait mon devoir. Tu ne me crois pas ?

Lugosi le regarde sans rien dire. Il attend le moment où.

Lugosi sourit et fixe le maire. Clignements.

 

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Alphonse écarquille les yeux, puis les ferme en s’affaissant comme s’il avait reçu un coup sur la tête. Ses mains enserrent son nez et sa bouche. On dirait qu’il prie. Il halète puis soupire. Quand il revient enfin à lui, Lugosi n’est plus là. Il est parti, il a pris le chemin de la forêt. Ses pensées sont confuses. Il commence à comprendre certaines choses. Son pouvoir lui fait un peu peur… Il se pose des questions…

Le Maire, lui, ne s’en pose plus, il n’a que des réponses. Et c’est terrible ! À aucun moment de sa vie, il n’aurait cru à avoir affronter une chose aussi énorme. Toutes les questions qu’il se posait avant ont aujourd’hui une réponse mais pas celle qu’il espérait, ni celle qu’il redoutait mais une inattendue, une réponse qui fait mal. Il sait maintenant tout ; la lâcheté, le mensonge, la complicité, l’horreur. Dès qu’il essaye de se poser une question, il trouve la réponse. Tous ses points d’interrogation se transforment en points d’exclamation.

Il croit que c’en est fini de lui. Il tombe les genoux à terre. Sa terre. À lui.

 

* * *

 

Lugosi tremble dans sa cabane. Il a des convulsions et de la fièvre. Il ne fait pourtant pas froid. Et le trou de la toiture qui sert de conduit de cheminée pour la fumée ne laisse pas passer d’eau. Le mal vient de l’intérieur.

Il est en lui. Il pensait qu’il était dans les autres. Mais il vient de s’apercevoir qu’il était capable de faire du mal. Lui aussi. Et, si dans un premier temps, voir ce gros Léon muet comme une carpe ne lui déplaisait pas, il sent aujourd’hui qu’il peut aller plus loin, beaucoup plus loin. Il a ce pouvoir de voler les mots, de prendre aux autres ce qui lui manque aujourd’hui, de maîtriser ce qu’il aurait aimé maîtriser avant pour qu’il n’y eut jamais d’après. Il a l’énergie pour lui. Elle réside dans un battement de paupière et il peut s’en servir à la moindre occasion, comme mal lui en semble. Il a volé l’hypocrisie du maire, ses mensonges, il est retors. Comme eux.

Le village est entre ses mains. La peur se transforme peu à peu en force. Il va s’en servir. Le village va regretter ce qu’il a fait, ce qu’il a laissé faire. Avant que ne refleurissent les pruniers, Lugosi se sera vengé.

* * *

 

La vieille dame a des frissons qui lui parcourent l’échine. Ce n’est pourtant pas le froid ; il fait bon dans sa pièce, le feu lèche les bûches et éclaire le foyer et la fumée s’enfuit par le conduit de la cheminée. Le carreau qui autrefois laissait passer le vent est aujourd’hui réparé. Elle n’a qu’à demander à Jean. Il obéit. Le bois coupé dans l’appentis, c’est Jean. Le goret tué, découpé et salé, c’est Jean. Les pommes de terres, depuis que Jean s’occupe de la ferme de la vieille dame, on dirait qu’elles ont des petites jambes : elles arrivent comme par magie du champ aux baquets de la cave. Et c’est pareil pour les poireaux (bien qu’elles ne les goûtent guère ; ils poussent dans le champs à côté du cimetière !, enfin, elle les digère mal) ou les salades, les haricots, les pommes de terre… Jean est vraiment un sale type mais il lui est redevable. Il lui doit beaucoup. Une grande partie de sa richesse, de ses terres en fait, c’est grâce à Désirée qu’il l’a obtenue. Ou plutôt, si on ne lui conteste pas, c’est grâce à elle. Car elle a de bons yeux. Elle a vu. Tout : du début à la fin. Et elle s’est tue… en échange de quelques compensations. Jean lui devait bien ça.

Enfin… elle ne sait pas vraiment se taire. Car plus que se taire, se vanter, elle adore ça. Montrer qu’elle est au-dessus des autres. Alors, elle n’a pas pu s’empêcher d’en parler, un jour de marché à Mauricette, une autre vieille, comme elle. Elle ne s’est pas confiée, non, elle ne se sent nullement coupable, pas le moins du monde. Elle a voulu parler plus haut que son cul… et n’a pris garde aux oreilles voisines. Lugosi n’était pas loin, et s’il ne parle que très peu, en revanche, il entend très bien.

Elle grelotte encore. Elle a dû prendre froid au marché l’autre matin. Le jour où elle a acheté des champignons. Qu’elle n’a d’ailleurs pas mangé. Ne sait pas pourquoi. Elle les a mis à la cave. En attendant. En attendant quoi ? Elle ne sait pas. Nouveau frisson. Elle se lève de la chaise sur laquelle elle dépose son tricot et s’en va chercher une bûche. Il n’y en a plus. Elle ne va tout de même pas sortir de nuit. C’est bien la première fois que Jean ne prend pas la peine de la ravitailler. Elle peste intérieurement. Elle décide pour se réchauffer de se faire une bonne soupe aux pommes de terre. La grande gamelle est posée sur la cuisinière. Elle y jette deux trois morceaux de gras de porc, une poignée de gros sel, un oignon piqué d’un clou de girofle, une pincée de poivre enlevée au tiroir du moulin et un bon litre d’eau. Elle va attacher la gamelle à la crémaillère de la cheminée et attise le peu de bois qui reste. Ça suffira bien pour une soupe. Ha ! Les pommes de terre maintenant, pense-t-elle. Elle va à la cave pour découvrir sa réserve vide. Un peu de terre réside dans le fond du baquet. Elle se gratte la tête, interloquée. Mais que se passe-t-il ? Jean ne respecterait-il plus le contrat ? Il est devenu fou ou quoi ? Il veut peut-être que je parle ! Elle s’énerve toute seule, grommelant quelques insultes qui feraient rougir le curé du village. Elle fait quelques mètres pour découvrir que le baquet de poireaux ressemble comme un jumeau à celui des pommes de terre : il est vide. Pas de salade non plus d’avance… En revanche, il reste les champignons.

 

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Le Jean. On raconte au village qu’il est fou. Bah ! C’est pas une nouveauté. Il a jamais été très fin cet apibot. Que Lugosi l’a enjominé ! Nouveau frisson. Comme tout le monde, elle le trouve bizarre ces derniers-temps. Mais il faut dire qu’il a toujours fui tous les critères de la normalité, voire de la légalité. Lui étonnerait pas qu’il prépare un mauvais coup. La vieille dame s’inquiète de ne pas en avoir entendu parler. Elle est toujours au courant des ragots, racontars et calomnies en tout genre, d’habitude… C’est même elle qui en lance parfois, c’est souvent elle qui les fait circuler, c’est toujours elle qui en profite. Mais là…

* * *

Elle passera la nuit, dans son lit, à se retourner sans arrêt et à se demander ce qui a pu arriver à Jean pour qu’il rompe ainsi leur pacte. Une vision fugitive du jeune garçon aux cheveux noirs et au regard si étrange lui glacera même un instant tous les pauvres os de son pauvre corps. Elle chassera vite cette pensée. Non, pas possible. Que Lugosi puisse être pour quelque chose dans ce qui arrive ? Elle ne pouvait se résoudre à y croire. Elle se traitera d’idiote et prendra la décision d’aller voir le Jean à sa ferme, enfin…, dans l’ancienne ferme du boiteux.

Ici, on sait avant que.

Alors, pourquoi, cette fois, ne « sait-elle » rien ? Cela aurait-il un rapport avec les « oublis » de Jean ? Désirée mettra les choses au clair une bonne fois pour toutes. Ou alors elle parlera et ça l’étonnerait que le Jean il aime ça. Ni Léon, ni Alphonse, le Maire…

 

À suivre…

Prochain épisode (n°4) le vendredi 2 août…

 

François Braud

 

Les encore troublantes illustrations de cet épisode sont toujours de Lionel Benancie. Merci et fraternité à lui…

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