Lugosi #6 (Le feuilleton de l’été 2019, saison 4)

Résumé de l’épisode précédent : Désirée n’a pas trouvé la réponse à sa question en allant chez Jean mais elle a croisé Lugosi. Il a cligné des yeux. Depuis, elle erre comme une folle à la recherche de son prénom qu’elle a tout simplement oublié. Le jeune sorcier après avoir « enjominé » Léon, Jean, Alphonse le Maire et Désirée, semble vouloir faire payer au village (« eux« ) une histoire de drame (l’avant) qui l’a laissé dans l’après presque aphasique, seul et triste. Va-t-il, en voulant se venger, recouvrer les mots qui lui manquent, retrouver de la compagnie, être heureux ? Émile, le frère de Jean semble être le seul à comprendre ce que trame Lugosi et va tenter de l’en empêcher.

Vous me direz, hein ?

 

 

Lugosi

LUGOSI

 

 

 

 

Par François Braud

illustrations de Lionel Benancie

 

Épisode 6

Après le drame

Chapitre 5 : L’auriculaire

 

Nous sommes dimanche. Tout le village est à l’église. Ou quasiment…

 

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Le curé est anxieux. Il manque du monde. Oh ! Ce ne sont pas les quelques mécréants absents qui l’inquiètent, comme monsieur Stoker, l’instituteur ou Albert, le maréchal-ferrant avec qui, d’ailleurs, il s’entend bien sauf lorsqu’ils parlent de création du monde ou de vie éternelle, alors là, chacun campe sur ses positions ! Non, ce sont des habitués, des fidèles qui manquent.

Ça le tracasse, on le sent bien, il tourne dans sa chaire comme un hamster en cage, en descend pour y remonter illico, tout en saluant Henri, le menuisier, et sa femme, Arlette, qui tient dans chaque main celles des jumeaux, d’un geste absent, presque comme s’il s’en fichait. De là-haut, il ne voit pas le maire, Alphonse et ça l’inquiète. Pas son genre. Oh… Ce n’est pas que le bonhomme soit pieux mais il est orgueilleux et se montrer à la messe est important. En tant que maire, il doit être remarqué. Il redescend. Un signe de tête à Paul, le boulanger et à Marcel, le patron du café, inséparables ces deux-là. Pas de Jean non plus. Des bruits courent à son sujet. Mais pas aussi vite que lui, car depuis quelques jours, on ne l’a plus revu.

– Oui, très bien madame Courvette, très bien.

Monsieur le curé a l’esprit ailleurs. Alice Courvette est choquée par sa réponse. Monsieur le curé trouve « très bien » que la maladie de sa mère est en train, peu à peu, de l’emporter ! Elle est choquée et le fait savoir aux premiers rangs qui la calment en l’assurant que monsieur le curé a dû mal comprendre… C’est sûr, enfin. Le curé remonte au front, la sueur au front. Il va démarrer son prêche. Mais non, il scrute encore l’assemblée.

Il ne voit pas non plus Léon. Il l’a croisé hier après-midi alors qu’il faisait une promenade digestive sur les quais. Le matelot géant ne l’a pas reconnu et a refusé de répondre à ses questions. Il avait l’air terrifié et se retournait sans arrêt pour vérifier que personne ne le suivait ou l’observait. Puis, il s’est enfui, sans demander son reste. Bizarre. Son petit frère Émile n’en sait apparemment pas plus. Il est perturbé. A son âge, c’est normal. Il doit s’en occuper. C’est son rôle. D’ailleurs, il n’est pas là non plus. C’est pas possible, ce ne sont pas des absences mais c’est un épidémie. Il va redescendre quand son regard se fige.

Ha. Un sourire de circonstances, c’est-à-dire crispé, pour l’arrivée de ce nouveau couple, un de ceux qui vient de s’installer dans le nouveau quartier près du port. Ils sont venus avec leur petite fille, une petite blonde de 5, 6 ans peut-être. Comment s’appelle-t-elle déjà ?

Se rassurant comme il peut, c’est-à-dire avec peu, Monsieur le curé continue son appel silencieux, comme un instituteur qui vérifie, une fois qu’il a donné la rédaction du jour, que tout le monde est bien présent. La mercière est là, son mari aussi. Et la vieille Désirée, la commère ? Elle ne manque jamais une messe, elle est toujours là, devant, et aujourd’hui, le banc est vide. L’inquiétude remonte.

Il se passe quelque chose au village. C’est sûr. Il le voit dans les yeux de ses fidèles. Tous baissent la tête. Ça chuchote bien plus qu’à l’accoutumée. Monsieur le curé s’essuie les mains sur sa robe. Elles sont moites, un peu comme quand il enterre quelqu’un. C’est un sentiment qu’il a appris à connaître mais pas forcément à maîtriser. Il a peur. Le village a peur. Mais de quoi ?

 

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Il faut maintenant commencer, c’est l’heure. Il se racle la gorge.

Son petit doigt lui dit que ça va être une journée particulière…

 

* * *

 

Lugosi sait que ce matin, à de très rares exceptions, tout le monde est à l’église. Il pourrait même nommer toutes celles et tous ceux qui y sont assis, un par un, l’une après l’autre. Il est un registre de baptême à lui tout seul. Il est le Verbe désormais. Il sait où est sa maison. Il sait exactement où elle est. Il y allait autrefois, avant, avec Rosa et Bela, ses parents, et les Martial, Claude et Josette. Il ne comprenait pas tout ce qui se passait mais il en aimait l’odeur, la lumière, le calme et aussi la voix douce et monocorde de monsieur le curé. Personne ne l’emploie mais lui il sait maintenant. Il s’appelle Jacques. Et, chez Jacques, dans la maison de Dieu et de son fils Jésus, dont les parents étaient Joseph et Marie, il s’y sentait en confiance. Il s’y sentait comme un parmi un tout, un pion du village. Il croyait être un des « eux« . Les sourires (comme celui faux-cul de Léon) plombaient leur façade, leurs mains (comme celles de Jean) mentaient en s’agitant, leurs yeux (comme ceux de Désirée) fuyaient, leurs mots (comme ceux d’Alphonse) biaisaient. Il était petit. Il ne se rendait pas compte. Il a grandi. Au moins une chose de l’après qui le rend plus fort que l’avant. Plus fort mais différent. Terriblement différent. Il aurait tant aimé retrouver cette naïveté d’avant.

Mais tout cela est fini. Les prunes chaudes, le rire de Rosa, la main de Bela, la franchise de Martial et Claude. Eux ont pendu l’avant.  Lui va souffler sur l’après. Un vent d’oubli. Un vent de folie. Un vent d’absence. De mort.

 

* * *

 

– Ha ! C’est une question difficile, mon p’tit Lugo…

Monsieur Stoker soupire et se frotte le menton avec son pouce et son index droits, signe chez lui d’une intense réflexion… Lugosi a les yeux comme des billes et les oreilles grandes ouvertes, il attend l’explication de l’instituteur.

– Tu sais, ce n’est pas facile pour moi de t’expliquer cela, je n’y vais jamais…Je vais essayer de t’éclairer quand même.

Et l’instituteur laïc de se faire le plus objectif possible et de faire comprendre au jeune Lugosi la transsubstantiation, la résurrection et la vie éternelle…

  

* * *

 

Lugosi est désormais devant l’église. Il a hésité longtemps. Il a failli prendre le chemin des quais. Il est sûr qu’un bateau l’y attend mais il ne sait pas s’il aurait la force de monter.

Les portes de l’église sont fermées. Le tympan montre un homme avec une balance. C’est Saint-Pierre qui pèse les âmes des morts lorsqu’ils ressuscitent. Il se remémore les leçons de monsieur Stoker avec tendresse. Les bonnes actions emmènent les élus au paradis aux côtés de Jésus. Lugosi sourit. Mais se crispe rapidement. Fable qu’ils ne respectent même pas. Le village ne mérite pas ses croyances.

Lugosi s’avance vers les lourdes portes en bois vermoulu qui ne tiennent que grâce aux barres de fer croisées, à moins que ce ne soit par la volonté du ciel.

Lugosi lève la tête, vers le clocher. Puis vers le ciel. Il sourit. Peut-être que Bela et Rosa le voient. On ne sait jamais… Eux y croient. Monsieur Stoker pas. Lugosi s’en moque. Il a levé la tête mais il pourrait aussi s’enfoncer sous terre, ou se noyer dans la rivière. Ou s’asphyxier. Ses parents sont partout. Surtout dans sa tête. Ils hurlent.

Lugosi pousse alors les portes.

 

* * *

 

Émile a fini par trouver la cabane de Lugosi. Mais vide. Personne. Il s’est creusé la tête. S’il n’est pas là, c’est qu’il est au village. Aujourd’hui, c’est dimanche. C’est la messe. Tout le monde sera réuni. Dans l’église. C’est sûr. Il doit y aller. Vite. Avant que.

 

* * *

 

Elles se sont ouvertes en grinçant. Longuement. Son ombre est entrée avant lui. Le soleil a ébloui les paires d’yeux qui se sont fixées sur lui après que les corps se soient retournés. Comme un seul homme ou presque.

Lugosi est resté là. Il les regarde.

 

* * *

 

Émile court sur les chemins, passe la rivière, saute par-dessus les clôtures, évite les ornières. Éperdu. Son manque de souffle l’asphyxie mais il tente d’accélérer car, surtout, il veut arriver à temps.

 

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Avant le malheur.

Avant que l’avant ne déteigne sur l’après.

 

* * *

 

Tout le monde s’est retourné. Tout le monde le reconnaît. Quelques oh de surprise montent ponctués de ha d’inquiétude.

Ça murmure :

– C’est lui je te dis.

– Le gamin…

– Qu’est-ce qu’il veut ?

– Il est pas gêné !

– Tu es sûre ?

– Il me fait froid dans le dos.

– Qu’est-ce qu’il veut ?

– Tu crois ?

– Il a pas l’air bien…

– Pourquoi il ne bouge pas ?

– Qu’est-ce qu’il veut ?

 

* * *

 

Émile sprinte. Le village est en approche. Il aperçoit le clocher. Il l’a entendu sonner tout à l’heure. La messe a dû commencer. Lugosi est-il là-bas ? Où pourrait-il être ? Il n’est pas à sa cabane. Où peut-il être ? Que va-t-il faire ? Que peut-il faire ?

Alors que les questions fusent et que la sueur lui coule du front aux yeux, dans le cou, les aisselles, dans le dos, Émile pense à son frère, Léon. Léon qui n’est plus que l’ombre de lui-même et qui éructe des hon hon en tournant en rond. Comment va-t-il s’en sortir sans son frère ?

Émile ne sait pas vraiment ce que Lugosi va faire s’il est dans l’église mais il sait qu’il peut faire du mal. Les hon hon de son frère Léon martèlent sa course. Il ne sait pas pourquoi il court car, une fois arrivé, que va-t-il faire, hein ? Il n’a même pas pu lui parler l’autre jour. Il n’en sait rien mais il court. Il court. Il court. Il ne sait pas ce qu’il y a à gagner mais il y a tant à perdre…

 

* * *

 

Lugosi ne les entend pas. Il ne les voit pas. Mais ils sont là, dans l’ombre. Il les sent.

Ils le regardent. De biais mais ils le regardent. Ils sont inquiets mais confiants d’être à l’église. Il ne peut rien leur arriver, hein ? Et pourquoi le curé ne dit rien ?

Le curé ne dit rien car il ne sait pas quoi dire. Il pense. Il avait mis son mouchoir sur cette affaire-là, cette histoire d’avant. Il pensait que. Il croyait que. Il espérait que. L’oubli devait être cathartique. Mais le curé avait pris du refoulé pour du défoulement. L’erreur est humaine. Il ne dit rien. Il pense à tout cela. Il pense qu’il s’est fourvoyé. Il n’arrive pas à se sentir néanmoins coupable. À peine responsable même. Hein, qu’aurait-il pu faire ? Jacques, tu n’y es pour rien, se convainc-t-il. Qu’est-ce qui différencie les remords des regrets déjà ? Jacques tu le sais pourtant.

Le curé pense. Il réfléchit. Il était temps.

Trop tard ?

Lugosi a le regard clair.

 

* * *

 

Émile a le souffle coupé. Un point de côté terrible. Il s’est arrêté, la main sur la hanche droite. La sueur plein les yeux. Les mollets lourds. Il annone des han han. Il repense à son frère. Il repart. Le village est là.

 

* * *

 

Tout le monde regarde Lugosi.

Et Lugosi regarde tout le monde.

 

* * *

 

Ça y est. Il arrive. Il voit l’église. Les portes sont grandes ouvertes. Peut-être la messe n’est-elle pas commencée ? Peut-être Lugosi n’est-il pas là ? Peut-être s’est-il inquiété pour rien ? Qu’est-il aller s’imaginer ?

 

* * *

 

Lugosi a les paupières lourdes.

Lourdes.

 

Finalité ep06.jpg

 

 

À suivre…

Prochain épisode (n°7) le dimanche 18 août…

 

François Braud

 

Les encore inquiétantes fascinantes illustrations de cet épisode sont toujours de : (roulement de tambour) Lionel Benancie ! Merci et fraternité à lui…

 

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