Lugosi #9 – Dernier épisode ! (Le feuilleton de l’été 2019, saison 4)

Résumé de l’épisode précédent : Lugosi, dans l’église, au contact d’Emma, n’a plus ressenti le désir de se venger du village qui a laissé tuer ses parents. Les quatre principaux protagonistes (Léon, Jean, Alphonse et Désirée) ont payé. Mais l’indifférence du village a-t-elle un prix ? Sans doute mais Lugosi refuse de payer. Il sort de l’église et trouve sur sa route Émile, le frère de Léon. Ils partent ensemble car ils ont des choses à se dire.

Ça tombe bien car c’est dans cet épisode, le dernier, que nous allons savoir ce qu’ils se disent. Et savoir, enfin, qui raconte l’histoire…

Voilà, c’est la fin. Enfin, pas là, plus bas. Merci de m’avoir suivi, lu, critiqué.

Et n’oubliez pas : vous me direz, hein ?

 

Lugosi

LUGOSI

 

 

 

 

Par François Braud

illustrations de Lionel Benancie

 

Épisode 9

Après le drame

Chapitre 8 : Épilogue

 

Jamais un livre n’a changé le monde. Ni une chanson.

Quoique.

Mais pour Lugosi, une chanson a changé son monde.

Il avait couru, couru, couru. Les branches lui giflaient le visage, les ronces lui mordaient les mollets, la mousse et les feuilles le faisaient glisser. Il lui semblait avoir la meute sur ses talons. Comme un courant d’air dans le dos. Un frisson de la nuque. La chair de poule en lui, littéralement. À l’intérieur. Tout se délitait mais il avançait. Pas à pas. Courir il ne pouvait plus. Le souffle court, le point de côté, la sueur piquant sa cornée. Il marchait. Muet, il hurlait dans sa tête et sa boîte crânienne semblait trop étroite pour contenir tous les cris, les appels, les insultes qu’il entendait encore. Cela ne s’arrêterait donc jamais ?

Ce n’est qu’après. Qu’après qu’il avait pleuré ? L’avant, c’était fini.

La pluie était en lui. L’indicible coulait de ses yeux. Sa voix se mourait. Ses cordes vocales lâchaient. Les mots tombaient à ses pieds un à un. Cela dura des mois. Il les voyait tomber mais ne pouvait les retenir. C’est là qu’il eut l’idée de construire sa cabane. Plus pour tenter de garder les mots en lui que pour se protéger de la pluie. Mais cela ne servit à rien. Il perdit tout. Tout ce que monsieur Stoker lui avait appris. Il fut incapable d’en prononcer un seul. Et pire, tous les mots d’avant l’avant disparurent aussi. Même dans ses rêves, il ne comprenait plus son père, Bela. Et les mots de Rose, sa mère, ne le touchaient plus : ce n’était plus que des sons bruyants, des bruits insonores. Quand elle chantait, il voyait sa bouche s’ouvrir démesurément sur… rien. Le vide. Le silence. Au bout des rêves, il vit l’incompréhension mouiller les yeux de ses parents et ils moururent une deuxième fois. Lugosi les oublia.

Aphasique et amnésique, l’enfant sauvage s’organisa au gré de ses besoins : dormir, manger, boire…

C’est lorsqu’il revit pour la première fois un du village que le premier mot lui vint. Plutôt une. Une vieille. La vieille. Celle qu’il avait croisée en partant dans la forêt le jour du drame. Flash. Il la suivit jusqu’à demeure. C’est là qu’il vit le Jean lui apporter légumes et fruits. C’est à ce moment qu’il entendit leur conversation. Qu’il comprit. En courant dans la forêt, il hurla : non ! Et plus il hurlait, plus il sa faisait peur. Il ne comprenait pas d’où sortait ce bruit, ce son, cette voix.

Il avait donc décidé qu’il était armé pour aller chez « eux », au village. C’est ainsi qu’il put dire faim et soif.

 

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Oui. Car il faut bien faire semblant.

Non est trop intrusif. Il ouvre. Il force. Oui est la clé. Il ferme. Il clôt.

Tu vas bien ? Tu es content ? Tu veux boire ?

Oui est venu au contact des autres.

Mais comme il fallait se préserver. Le moi est venu clore sa petite main. Il put ainsi replier tous ses doigts et faire de sa main un poing.

Il a longtemps cru que ça s’arrêterait là. À ces cinq mots-là. Ça lui suffisait.

Et ça aurait pu durer.

Mais c’est la route qui en décidât autrement. Celle qu’il avait prise avant.

Alors qu’il cherchait des champignons pour les vendre au marché, il s’était approché du chemin qui mène au village, la route qui relie l’avant et l’après. En fait, ce jour-là, la route partait du village, elle reliait donc l’après et l’avant. Mais il ne le savait pas. Il avait entendu le fer du sabot et le ruissèlement du pneu sur la terre. Il s’était caché derrière un arbre mais n’avait pu s’empêcher de regarder. Une roulotte. Elle mettait le village au loin. Peut-être la plus belle vision qu’on pouvait avoir de ses habitants. La roulotte avançait. Tranquillement. Un homme menant le cheval devant. Une femme assise avec à ses côtés un petit garçon. Flash.

Ses yeux n’en crurent pas ses oreilles. Il entendait chanter.

La chanson.

La chanson de Rose.

La chanson de sa mère.

Din don Din don

La campana di fra’ Simon

Eran due che la sonavan

Pan vin i’domandavan

Din don companon

La campana di fra’ Simon

La sonava nott’e di

Che il giorno l’è fi

Ed è ora di dormir

Din don Din don

 

Ding-dong, ding-dong,

La cloche de frère Simon,

Ils étaient deux à la sonner,

Pain et vin ils demandaient.

Ding-dong, le bourdon.

La cloche de Frère Simon,

il la sonnait jour et nuit :

Le jour est fini,

il est l’heure d’aller au lit.

Ding-dong, ding-dong.

 

La roulotte était loin.

Il était encore derrière l’arbre.

 

Chemin ép06

 

La chanson était en lui. Les mots l’emplissaient. Il ne les comprenait pas mais leur interprétation était d’une évidence lumineuse. Bela et Rose réapparurent dès la nuit tombée, dès ses yeux fermés, dès sa conscience désarmée. Ils n’avaient demandé que du pain et du vin. Les Martial leur avaient donné… Ils étaient le frère Simon, celui qui est exaucé chez les Hébreux. Cloche accueillante, cloche fraternelle, cloche humaine.

Din don Din don.

Avant oui mais il n’avait jamais plus entendu ça après.

Din don Din don.

Il était l’heure de reprendre ce qu’ « eux » lui avaient pris.

Din don Din don.

Il devait prendre ce qui lui manquait.

Din don Din don.

Il était temps de faire payer ceux qui mentaient.

Din don Din don.

Ses yeux avaient vu la roulotte.

Ses oreilles avaient alors entendu la chanson.

Son nez sentait l’acidité de la vengeance.

Sa bouche allait dégueuler les mots.

Ses doigts serraient les gorges d’un clin d’œil.

Lugosi cligna des yeux. Et sentit entrer en lui la force de tout embraser, la faiblesse de ne rien oublier, le pouvoir de voler, de sucer, de vampiriser l’identité de chacun, ce qui faisait le tout de chacune : leur langue.

 

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Tout changea alors. Il allait s’occuper d’ « eux ».

***

Son petit doigt, l’auriculaire, lui a murmuré à son oreille que les mots sont des armes qui peuvent révéler la vérité. Les mots sont des crachats ou des caresses. Ils peuvent détruire, faire mal et blesser mais aussi panser les plaies et les guérir. Il sait maintenant que tout est dit. Qu’il ne lui reste qu’à prendre sa vie à pleines mains : la tenir entre ses doigts, la sentir palpiter, la sentir vivre et couler. Avec au fond des yeux, le sourire d’une petite fille. Il va lui rester. Il le faut. S’il doit emmener quelque chose du village, il vaut mieux que ce soit ce sourire plutôt que ces cris, ce bruit, ce tonnerre de cette journée au cours de laquelle les pruniers n’ont jamais plus donné de fruits chauds et sucrés. Son sourire, c’est celui de sa mère, cette bonne humeur c’est celle de son père, cette confiance donnée, celle de Claude et Josette Martial, les amis les bras ouverts, la cloche de Simon.

Emma a su lui faire passer le goût de la vengeance. C’est rien. C’est tout.

Et, dans sa cabane, il s’entend dire :

– Les mots apaisent les maux.

Il sent, enfin, qu’il est prêt à prendre le bateau… Il ne regrette rien. Ni personne. Il aurait aimé dire quelques mots à monsieur Stoker mais il n’en a plus la force. Il doit partir par peur de rester. Le vieil homme est une belle personne. C’est une belle âme. Il trouvera toujours à donner.

Le bateau l’attend…

Mais avant, il doit tout dire à Émile. Le seul d’avant qui a exprimé comme un regret, voire un remord. Aujourd’hui, dans l’après, il lui doit la vérité. Alors il parle. Il est là, il l’a accompagné à sa sortie de l’église. Les mots sont revenus. Il dit tout : son incompréhension, sa haine, son pouvoir, ses doutes, ses certitudes, ses interrogations, ses réponses. Émile l’écoute. La leçon doit porter ses fruits, non ? Autrement l’avant n’aura jamais existé. L’après doit s’écrire. Non plus en lettres de sang. En lettres de mots.

* * *

– Cette histoire était celle d’un enfant qui a su faire ce qu’un adulte n’aurait jamais pu faire.

– Tu sembles l’avoir bien connu papy, Lugosi…

– Oui. Je l’ai connu.

– Vous étiez camarade de classe ?

Le grand-père se racle la gorge. Décidément, l’histoire lui échappe une deuxième fois… Il pensait naïvement qu’en la racontant, il se pardonnerait peut-être…

– Non. Pas vraiment. J’étais un peu plus âgé que lui.

– De beaucoup ?

Ce gamin est insatiable pense le grand-père.

– Quelques années. Pourquoi me demandes-tu ça ?

– Pour rien. Comme ça ? Pour savoir.

Le voilà qui sourit à son papy. Il a les yeux vairons, comme son grand-père. Voilà le petit qui l’embrasse maintenant :

– Elles sont supers tes histoires papy Émile mais pas vraiment drôles. Il y a toujours des méchants dedans. Moi, si j’avais habité ce village, j’aurais pris la défense de Lugosi. Pas toi ?

Émile se sent mal. En quelques secondes, il repense à son frère Léon, aux cris des villageois, au regard de Lugosi. Pourquoi avait-il participé à ça ? Même à 10 ans, cela restait pour lui une infamie. Ça saignait encore. Il n’avait pas compris à l’époque. Il avait tenté. Avait-il réussi ? Il ne savait pas. Il avait vu Lugosi prendre le bateau. Sa main avait encore l’empreinte bien chaude de la sienne. Il le voyait encore l’agiter au loin. Son poing était devenu un mouchoir. Il le voyait sourire alors que le bateau n’était plus qu’un point sur l’horizon. La nuit tombée, il lui semblait encore entendre Lugosi raconter son histoire. Il avait grandi. Sans jamais qu’une seule carte postale ne vienne lui donner des nouvelles de Lugosi. Il avait grandi. Sans son frère Léon qui était mort quelques temps après le départ de Lugosi en émettant des hon hon gutturaux. Les enterrements de Jean et du Maire, Alphonse, avaient suivis. Le corps de Désirée n’avait jamais été trouvé. Monsieur Stoker s’était quelque peu occupé de lui avant que les parents d’Emma se proposent de le prendre chez eux.  Des gens biens. Des gens d’ailleurs. Il était resté au village.

 

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Évidemment, où aurait-il pu aller ? Il avait grandi aux côtés d’Emma. Emma qu’il avait épousée plus tard, tentant ainsi d’assainir sa descendance. Emma qui a su, sans le vouloir, sans le savoir, sauvé son village. Les sauver eux. Le méritaient-ils ? Il s’est posé longtemps la question. Il n’a jamais trouvé la réponse. Il n’avait eu qu’un seul fils, Julien mais lui avait inculqué ce qui devait faire de lui un homme. Mais sans jamais lui raconter Lugosi. Puis il avait été grand-père. Il avait grandi. Mais il n’avait pas mûri.

L’histoire était bloquée en lui.

Il fallait qu’elle sorte un jour.

Aujourd’hui, c’est le jour. Il ne sait pas pourquoi. L’âge ? La mort qui s’approche ? Ou les yeux vairons de Bruno ? Peut-être un peu des trois. Aujourd’hui, il tente enfin d’être un homme. Il se regarde dans la glace. En racontant cette histoire.

– Papy Émile ?

Émile sent une larme lui couler sur la joue. Il a envie de se balancer. Mais la peur d’une claque sur la nuque le fait revenir à la réalité. Son petit-fils Bruno le regarde, les yeux comme des soucoupes.

Le silence est terrifiant, c’est le plus grand complice de la lâcheté.

Bruno cligne des yeux.

 

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Émile frissonne. Il revoit Lugosi. Et comme s’il lui parlait, il répond à son petit-fils :

– Si si Bruno. Tu as raison. Si j’avais été du village, j’aurais défendu Lugosi.

François Braud

 

FIN

 

Merci à Lionel Benancie d’avoir illustré avec talent ce feuilleton.

 

 

 

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