Les ZAD de Didier Daeninckx

En ces temps guirlandesques et ces nuits bûcheronnes , j’ai cru  sain de demander à Didier Daeninckx s’il restait, non pas des bastilles à prendre, mais des Zones A Défendre… Ce sont mes questions, voici ses réponses 

Et en bonus, une nouvelle inédite de Daeninckx ! Merci qui ? Merci Didier ! (il faut aller au bout de la page…)

 

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http://lecriducagou.org/2009/11/cannibale-de-didier-daeninckx/

 

Une ZAD littéraire ?

Ça reste Jean Meckert planqué sous le pseudo Amila à la Série Noire, et son Boucher des Hurlus où des mômes de fusillés pour l’exemple se hissent à la hauteur de leur détresse.

 

Une ZAD politique ?

Les quelques moments de lucidité de Mélenchon, enfouis sous des tonnes de gravats.

 

Une ZAD médiatique ?

L’Enragé.

 

Une ZAD sémantique ?

Le K de kanak que les révoltés de Calédonie ont imposé à l’Académie Française, l’obligeant à mettre le terme péjoratif canaque dans sa poubelle vert-de-gris.

 

Une ZAD argotique ?

Le film de Marco Ferreri Pipicacadodo où l’on aperçoit Dominique Laffin.

 

Une ZAD sexuelle ?

L’accident auto-érotique de David Caradine à Bangkok, Thaïlande.

 

Une ZAD alimentaire ?

Le juste combat de la commission européenne pour l’interdiction du fromage au lait cru.

 

Une ZAD viticole ?

Le Pécharmant, quand on tire le bouchon il fait vraiment un bruit charmant.

 

Une ZAD SFCDT ?

Laurent Berger avec les moustaches de Philippe Martinez.

 

Une ZAD picturale ?

Le tableau disparu de Frida Kahlo la représentant avec Léon Trotski dans la position du menchéviste écartelé.

 

Une ZAD historique ?

Le pavillon de Nogent sur Marne où Jules Bonnot s’était retranché, en 1912.

 

Une ZAD sportive ?

Les contre jeux olympiques avortés de 1936 à Barcelone.

 

Une ZAD populaire ?

Le plat de mogettes des Braud.

 

Une ZAD vestimentaire ?

Le pat d’eph.

 

Une ZAD animale ?

L’ornithorynque en rut.

 

Une ZAD cinématographique ?

L’œuvre filmée complète de Isidore Isou.

 

Une ZAD architecturale ?

L’église des Témoins de Gévéor, chère à René Fallet.

 

Une ZAD photographique ?

Les clichés de la jeune Angela Merkel nue, en RDA.

 

Une ZAD offensive ?

Un doigt d’honneur.

 

Une ZAD musicale ?

Les scopitones de Vigon, rocker marocain surnommé le James Brown français.

 

Une ZAD finale ?

Conversation :

– Les extrêmes se touchent.

– Quelles dégueulasses !

 

 

Questions : François Braud / Réponses : Didier Daeninckx

 

 

Maintenant on sait qu’est-ce qu’il dit ? Mais qu’est-ce qu’il fait ?

 

On savait la mémoire de Didier Daeninckx longue, on la sait désormais à vif.

Il sait faire revivre les oublié.es dont la mémoire nous hante, les laissé.es pour compte qu’il égrène afin qu’ils/elles sèment, les moins que rien qui changent tout. Il attire notre œil sur ces détails de l’Histoire murés dans le silence des mieux pensant.es, tranche dans notre cœur afin de ressentir ce que les autres ont saigné, ouvre la voie aux voix des sans voix.

Il donne la parole à ceux/celles qui ne l’ont pas, ne l’ont plus, ne l’ont jamais eu.

Classées en 11 chapitres (qui courent de 1855 à 2030) comme autant de périodes historiques (qu’il a contribué à ressusciter) : pour exemple, La classe s’efface (1978-1983) ou encore Du rouge, du brun (1998-2008)… Chacune de ses  nouvelles est là pour témoigner d’un fait oublié, d’une époque révolue, d’une révolte contenue.

Chacune de ses nouvelles offre une photographie que l’on avait ignorée, un peu comme ses Maier amatrices, ses Nadar amateurs qui redécouvrent dans leur planche contact un tirage qu’il n’avait jamais développé, des mots que l’on avait pas su entendre, un peu comme un.e journaliste qui retrouve dans ses notes le témoignage d’un.e anonyme qu’il n’avait pas su écouter, une idée que l’on n’avait su comprendre, comme un écrivain, une auteure qui s’aperçoit que le sujet sur lequel il/elle travaille en cache d’autres bien plus intéressants.

On savait Didier Daeninckx éboueur des latrines de l’Histoire, on le découvre entomologiste de l’espèce humaine. Mais il ne nous épingle pas dans son album, au contraire, il souffle sur les braises, tire un bord au près et espère que l’on va réagir face au monde qui coule, qui coule, qui coule.

Du papier noirci pour la bonne cause.

Écrire en contre en quelque sorte mais aussi écrire pour. Là tiennent le talent et l’équilibre du travail roboratif de Didier Daeninckx.

Didier Daeninckx, Le roman noir de l’Histoire, Verdier, 2019, 810 pages, 28 euros

François Braud

 

DD Le roman noir de l'Histoire

 

BONUS :

Le mur des équilibres

Je suis né à quelques centaines de mètres du mur des Lamentations, et ma vie a été rythmée par les prières des pèlerins de toutes provenances et de toutes religions dont les ombres rafraîchissent les pierres brûlées par le soleil.

J’ai toujours été fasciné par les messages pliés et repliés que certains insèrent dans les jointures, les failles de la muraille. Que disaient ces prières ? Plusieurs fois j’ai essayé d’en ramasser une poignée en faisant semblant de renouer le lacet de ma chaussure, mais à chaque tentative un œil sévère m’a fait ouvrir la main. Jusqu’à ce jour de la fin mars où le rabbin Jacob Rabinovitch m’a remis un long bâton pour explorer les crevasses du Mur pour en faire tomber les milliers de manuscrits enfouis par les croyants. Nous devions, ainsi que la tradition l’édicte, les enterrer de l’autre côté de la vallée, au flanc du Mont des Oliviers avec les débris d’antiques rouleaux de Thora ou de vieux livres de prières. À la nuit tombée, le cœur battant à tout rompre, j’ai réussi à subtiliser une demi douzaine de messages adressés au Créateur. À notre retour du Mont des Oliviers, je me suis enfermé dans ma chambre et j’ai poussé un meuble contre la porte. J’ai posé sur mon bureau d’écolier les six petits cylindres de papier, curieusement identiques, puis inspiré profondément avant de déplier le premier. Trois mots tracés à l’encre bleue : « Talmud, éternel maisons ». Le deuxième, sans faute d’orthographe celui-là, disait : « Modeste sultan minéral » tandis que le suivant  conseillait : « Soldat surmené : aliment». J’ai dépiauté le quatrième en espérant y comprendre quelque chose, mais il n’a fait qu’augmenter ma perplexité : « Rolland, immense statue », tout autant que le cinquième : « Satan truelle immondes » ! Le dernier était encore plus direct puisqu’il proclamait : « Mortel salaud éminent »… J’ai conservé ces messages insondables tout au long de ma vie sans jamais les montrer à quiconque, et l’obsession de leur sens caché est devenu, en secret, l’énigme de ma vie. Lorsque l’on m’a transféré dans cette salle d’hôpital pour ajouter quelques semaines à celles que j’avais déjà vécues, ma femme s’est permise de classer mes affaires, et un jour de visite elle a ouvert sa paume sur les six petits cylindres volés dans mon enfance lointaine. Elle a souri : « C’est toi qui a écrit ces anagrammes ? ». Je l’ai regardée, elle la championne hors concours de mots croisés, de mots fléchés : « Qu’est-ce que tu racontes ? Quelles anagrammes ? ». Elle a remué la tête : « Ne fais pas l’innocent… Ce sont six anagrammes parfaites, il suffit de remettre les lettres en place pour lire Le Mur des Lamentations ».

Didier Daeninckx

 

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