Les ZAD de Max Monnehay

En ces temps où l’été fait rien qu’à faire son intéressant, j’ai cru bon de demander à Max Monnehay non ses conseils pour savoir quel polar lire à la plage et quel indice de crème solaire choisir pour se tartiner, ni non plus ses bastilles à prendre, mais ses Zones A Défendre… Ce sont mes questions, voici ses réponses

* Cet échange a été réalisé avant confinement, ce qui explique la promiscuité des questions et la non distanciation des réponses.

 

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https://putsch.media/20121007/interviews/interviews-culture/max-monnehay-je-ne-suis-pas-la-pour-caresser-les-lecteurs-dans-le-sens-du-poil/

 

Les ZAD de Max Monnehay

 

Une ZAD littéraire ?

Les librairies indépendantes !

 

Une ZAD politique ?

Rien à sauver.

 

Une ZAD médiatique ?

Le journalisme gonzo.

 

Une ZAD sémantique ?

Le louchébem (l’argot des bouchers).

 

Une ZAD argotique ?

Lequem le luques lui lèlepok ! (« Que le cul lui pèle ! » en louchébem).

 

Une ZAD sexuelle ?

Le pelotage au-dessus des fringues.

 

Une ZAD alimentaire ?

Les fromages qui fouettent.

 

Une ZAD viticole ?

Le trou normand.

 

Une ZAD SFCDT ?

La journée en pyjama.

 

Une ZAD picturale ?

Les dessins de mioches sur les frigos.

 

Une ZAD historique ?

La chaise percée de Louis XIV.

 

Une ZAD sportive ?

Le lancer de tronc en Ecosse.

 

Une ZAD populaire ?

Les fêtes de village.

 

Une ZAD vestimentaire ?

Le moule-bite.

 

Une ZAD animale ?

Le pangolin.

 

Une ZAD cinéma ?

MASH de Robert Altman.

 

Une ZAD architecturale ?

Le pont de Sur la route de Madison.

 

Une ZAD photographique ?

Les albums photos.

 

Une ZAD offensive ?

L’insulte personnalisée.

 

Une ZAD musicale.

Gold.

 

Une ZAD finale ?

Les romans !

 

 

Maintenant on sait qu’est-ce qu’elle dit ? Mais qu’est-ce qu’elle fait ?

 

Max Monnehay est sur la table. La table des nouveautés des librairies. J’en avais parlé au tout début du confinement. Voilà ce que j’en disais (le 11 avril 2020). Je le pense toujours et encore. Voire davantage.

 

Somb, héros de l’amer

Victor est psy en milieu carcéral, et, la moitié de son temps, il écoute les enfants de la taule, ces condamnés pour le pire qui n’ont jamais connu le meilleur, comme Marcus, qui a tué son père boucher qui le battait avec le fusil à aiguiser.

Mais Victor est mal chaussé. La fêlure est en lui. Il rêve souvent d’une rousse, d’un cou marbré par les ombres d’un tilleul, d’un visage, sans nez, sans yeux, sans bouche. Seulement un magma de sang.

Aussi quand on retrouve une femme le visage fracassé sur la grève et qu’un homme auprès du cadavre murmure son nom, Victor ne comprend pas que tout a déjà basculé.

Entre deux Nesbo, j’avais ouvert Somb de Max Monnehay, croyant faire une pause. Funeste erreur. Il y a chez cette auteure (hé oui Max est une femme) une virtuosité narrative et un sens du suspense qui n’est pas sans rappeler Jo. J’ai lu les 294 pages d’une traite. Donc ne comptez pas sur moi pour vous résumer l’intrigue : résumer, c’est dégonfler.

En revanche, sa touche personnelle, sa petite musique intime, ses mots ne sont qu’à elle. On mène toujours les combats qu’on aime, même si on a peu de chance de les gagner.

Partir en guerre contre le cynisme en est un exemple : « Me too… Les femmes avaient besoin de faire un peu de raffut pour avoir l’impression d’être écoutées. […] C’était malin de leur part. Mais pas très efficace […] Cantat chante, Polanski tourne, Tron a été acquitté et même Weinstein se dore les poils de cul * dans des pseudos-cliniques de luxe luttant contre les addictions à dix mille dollars la nuit. » (page 190)

* en déambulateur (note du critique)

Humaniser le monde de la prison en est aussi un autre : « Le problème avec Marcus [est] qu’il ait été emprisonné alors qu’il n’était encore qu’un gamin [devenant ainsi] un pur produit du système carcéral français. Un enfant de la taule. » (page 201)

Rendre la justice en est enfin un autre : « Les innocents ne pensent pas à se défendre. Ils vivent dans l’illusion que leur innocence suffira à les sortir de là. […] Les coupables font souvent de meilleurs innocents. » (page 179)

Mais, et c’est sans doute là, son tour de sentiment, ce livre, dans quelques lignes, peut vous faire venir les larmes aux yeux. Les mots sont si puissants que le film, c’est vous qui vous le faites. Un peu comme si le livre que vous teniez dans les mains était celui dont vous êtes le sombre héros de l’amer. Noir Désir a sombré. Pourquoi pas vous ?

 

Somb de Max Monnehay, Seuil, Cadre noir, mars 2020, 294 pages, 18€50

 

François Braud

SOmb