Lugosi #8 (Le feuilleton de l’été 2019, saison 4)

Résumé de l’épisode précédent : Tout le village (ou presque) est (encore) à l’église. Lugosi observe tout le monde. Et tout le monde s’inquiète. Le drame est dans toute les têtes. Mais c’est dans les yeux de l’enfant que les craintes des villageois se noient. Personne ne veut finir comme Jean, Léon, Alphonse ou Désirée…

Vous me direz, hein ?

 

Lugosi

LUGOSI

 

 

 

 

Par François Braud

illustrations de Lionel Benancie

 

 

Épisode 8

Après le drame

Chapitre 7 : La vengeance

 

Les paupières de Lugosi étaient lourdes.

Il ne pensait plus à son bateau.

Il les fixait.

« Eux ».

 

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Les murmures s’étaient tus. Le curé était aussi figé que les gargouilles de son église. Il avait la main droite levée, paume ouverte mais ses yeux étaient fermés. On aurait dit qu’il retenait sa respiration. Comme avant de plonger. Sous la chaire, tout baignait dans la pénombre divisée par le rai lumineux qu’avait fait entrer Lugosi en poussant les deux lourdes portes de l’église. Tout le monde nageait entre deux eaux – incrédulité et peur -, noires comme les yeux de Lugosi. Personne ne pouvait détacher son regard de lui. Chacun y voyait son indifférence. Tout le monde y voyait la lâcheté collective. On avait beau se cacher derrière des tonnes d’excuses, aucune ne tenait la route. On s’en rendait compte aujourd’hui. On se rendait compte aujourd’hui qu’aucune n’avait jamais tenu la route. Que le pardon que l’on cherchait aujourd’hui, après, aurait dû venir bien avant. Le drame passé, on l’avait caché et mis son mouchoir dessus. Il était trop tard pour tenter d’obtenir quoique que ce soit d’autre que ce que ses yeux allaient leur donner.

Il y avait du Bela dans ces yeux noirs. La couleur de la nuit et de ses mains après le travail. Il ne chômait pas et méritait bien l’hospitalité offerte par les Martial.

 

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Il y avait eu du Rosa aussi. Le bleu du ciel ou de l’eau dans laquelle elle plongeait les mains pour laver le linge. Du bleu passé. Perdu ?

Mais chacun y vit aussi, la patte folle de Claude, la patience de Josette. Leur enterrement bâclé et payé par le Jean, rayonnant sous la pluie drue, avec en poche le papier signé par le maire le faisant nouveau propriétaire de la ferme des Martial. À ses côtés il y avait le géant Léon, suivie par son ombre un peu pâle de frère, Émile, comme deux Dalton aux caractères inversés. Et Désirée d’observer la scène avec un regard qui en disait long mais qui ne pipait pas mot. Étonnant pour une racoleuse de ragots comme elle. Elle couvait quelque chose, c’était sûr. Mais tous ces protagonistes n’étaient plus ou presque. Ce qui avait éclos d’eux, c’était leur suffisance, leur bêtise, et tout s’était dissous en terre et dans les marais…

Tout le monde voyait se refléter sa propre culpabilité de n’avoir rien dit, d’avoir applaudi, de n’avoir rien fait, d’avoir accepté, de n’avoir pas bougé, d’avoir effacé, de n’avoir pas protesté, d’avoir oublié.

Tout le monde crut voir du rouge colorer et envahir les pupilles et la cornée des yeux de Lugosi.

 

Les paupières de Lugosi sont lourdes.

Si au moins quelqu’un avait protesté, si au moins un homme s’était opposé, une femme avait crié sa révolte. Même un enfant. Il aurait renoncé à sa vengeance. Et il garderait les yeux ouverts.

Il y avait bien eu Émile. Mais que pouvait faire une ombre ?

À part se balancer ?

Mais rien.

Rien n’est venu. Rien n’est arrivé. Rien ne s’est passé après. L’avant s’est fondu. Dilué. Et lui, il a rejoint sa forêt. Aphasique.

Les quelques mots sont revenus avec les doigts tendus de la main, quand le poing s’est évaporé.

Le temps s’est écoulé. Lugosi est revenu au village, tentant de survivre avec cinq mots. Ils lui suffisaient.

Et puis la chanson est revenue un jour. En tête. Envahissant son sang, bouchant ses oreilles, pénétrant son nez, dévorant ses yeux. Et elle était devenue une scie, une sourdine, une rengaine. Un pouvoir…

Qui l’amène, ici, aujourd’hui, dans l’après. Pour leur faire payer à « eux » la disparition de l’avant.

Et aujourd’hui, rien ne vient non plus. Ses yeux fatiguent. Alors qu’il va les refermer, on lui parle :

– Bonjour ? Tu vas bien. Moi, ça va. Tu viens t’asseoir à côté de moi ?

 

puit Lugosi ep 04

 

Lugosi tourne la tête et aperçoit la petite blonde du marché. Comment s’appelle-t-elle déjà ?

– Tu te souviens pas de moi ? On s’est vu au marché l’autre jour. Près de la margelle du puits. Je m’appelle Emma, tu t’rappelles ? Ils sont noirs tes yeux, on a envie de plonger dedans.

Lugosi ne sait pas quoi faire. Il est comme hypnotisé par cette petite fille. Elle lui rappelle ce qu’il était avant.

– Moi, les miens ils sont bleus…

Son père la réprimande un petit peu en lui ordonnant de regarder et d’écouter le curé qui tente de motiver ses ouailles : la gargouille s’est réveillée et a enfin commencé son prêche. Il a senti qu’il fallait faire quelque chose alors il s’est mis à parler. C’est bien ce qu’on attend de lui, non ? De son côté, Emma n’obéit pas. Naturellement. La voilà qui parle encore :

– Papa dit qu’on dirait un ciel.

Elle rit et se met à tourner sur elle-même en regardant tout le monde :

– Ici au village, tout le monde a les yeux marrons ou presque.

Lugosi est désarçonné, il ne sait plus pourquoi il est entré dans cette église. Il ne comprend plus pourquoi tout le monde le regarde avec ces yeux inquiets. Mais il sait que cette petite fille-là a quelque chose de féérique.

– Sauf Émile, tu as vu. Il en a un marron et un bleu. C’est marrant, tu trouves pas ?

Non. Lugosi ne trouve pas que cela soit marrant.

– C’est comme mon petit doigt, fait-elle en le levant bien haut ainsi qu’en pliant les quatre autres sur sa paume, il me dit beaucoup de choses. Il me dit que tu es un garçon gentil. Je t’aime bien. Tu viens t’asseoir à côté de moi ? Autrement papa va s’énerver.

Lugosi remarque en effet que le père tente, à l’aide de ses deux bras, de remettre sa fille dans le bon sens, non pas vers les portes mais vers l’autel de l’église. Lugosi recule, pas à pas. Et on voit ce qu’on n’avait pas vu depuis longtemps orner le visage de Lugosi : un sourire. Un vrai. Large. Presque roboratif. Au moins contemplatif. Remerciant.

Il sait ce qu’il doit à Emma. Mais « eux » ? Vont-ils le comprendre un jour ?

Ce n’est plus son histoire…

C’est celle d’Emma.

Elle a le même pouvoir que lui. Il en est sûr. Mais elle, elle peut construire quelque chose.

– Bon, tant pis. Salut, fait alors Emma qui a compris que le jeune garçon s’en allait. À bientôt !

Puis, elle murmure délicieusement, avec malice :

–        Peut-être…

Et lui fait un signe avec la main. Un signe d’au revoir. Ces cinq doigts sont réunis, tendus, écartés.

– Peut-être, Emma…

Il recule encore puis et se retourne définitivement, sort en fermant les portes de l’église, comme pour clore définitivement l’après. Pour ouvrir un autre après, un après ouvert, un appel à l’horizon, au départ.

 

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Il soupire en fermant les yeux.

Quand il les rouvre, il aperçoit Émile qui le fixe. Il halète en se tenant la hanche, légèrement penché comme pour chercher de l’air. Mais ce n’est pas ce qui le préoccupe. Non. Il a peur.

Lugosi s’approche d’Émile qui bafouille :

– Lu.. Lugo tu… Il faut… Je voud…Tu sais…

Lugosi le fixe.

Émile se tait.

Lugosi sait. Il a compris.

Émile a retrouvé son souffle et sa peur s’est envolée. Lui aussi a compris.

Ont-ils compris la même chose ? Pas sûr.

Mais quand Lugosi se dirige vers les quais, alors Émile le suit.

Les deux garçons ont des choses à se dire…

 

À suivre…

Prochain (et dernier !) épisode (n°9) le mardi 3 septembre…

 

 

 

Les illustrations de cet épisode sont toujours évidemment de Lionel Benancie. Fraternité camarade…

 

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