Bang #5

Rubrique « coup de gueule », histoire de se lâcher, de s’énerver, pas trop, mais un peu quand même. Parce que, merde, je reste humain quoi. Y a pas mort d’homme mais il fallait que ça sorte… Je vais m’attirer des ennuis mais qui ne s’en attire pas, hein…

bangIllustration : don de Mme Pylette

 

Le polar, c’est toujours la même chose…

 

Ça m’énerve. Vraiment. Ça m’interpelle grave.

J’entends sur les ondes, je vois dans la lucarne, je lis sur le papier qui sert à envelopper la poiscaille toujours la même rengaine  : le polar, c’est toujours la même chose. C’est Poncifs et Cie. Feutre mou, femme fatale, flingue qui s’enraye, héros alcoolique, victime innocente, bolide dans les rues de San Francisco, fille ingénue, dealers tontons, cousins cocaïnés, putes au grand cœur, homme politique véreux, journaliste corrompu, résolution d’énigme autour d’une tasse de thé, serial killer traumatisé par son enfance…

Ça m’hérisse le poil, ça me tend les nerfs, ça me scie les tendons, ça me fout les boules. J’ai les synapses ensablées, le cornet bouché, la bouche cousue, assourdi par tant de billevesées.

Alors là, vous pensez que je vais pousser un coup de gueule, un hurlement mode loup-garou, un long silence sourd de condamnation. Vous vous attendez à ce que je démonte le tout et démontre qu’ils ont tout faux, hein ?

Mais non.

Car c’est vrai.

Mais vous n’avez rien compris.

J’esplique.

Le polar est une littérature de genre. Ce que vous dénoncez, ce sont des codes. Faisons en le tour. On en reparle après.

Prenons le héros. C’est, il est vrai, et c’est dommage, souvent un flic : Adamsberg (Vargas), Cadin (Daeninckx), Wallander (Mankell), Maigret (Simenon). Ce peut être aussi un privé : Corbucci (Raynal), Marlowe (Chandler), Sherlock Holmes (Doyle), voire un journaliste, un avocat (Connelly), un agent secret (OSS 117 chez Bruce), un quidam, un voleur (Dortmunder chez Westlake), un maffieux…

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C’est vrai, c’est rarement un professeur avec des copies à corriger, un agriculteur avec les vaches à traire, un poissonnier – y’en a deux cent grammes en trop, j’vous les laisse, un éboueur ou un maçon victime de la galle du ciment…

Mais les filles (par souci déontologique et afin de respecter les différences, notamment de sexe, la priorité masculine ne sera pas toujours adroite), les gars, écarquillez les yeux, plus grands s’il vous plaît, et ouvrez d’autres livres. Malaussène (Pennac) est bouc émissaire (merci Girard !),  dans Découpe sombre, le héros de Demure est apprenti boucher, paysan dans Fantasia chez les ploucs de Williams  ou Canicule, de Vautrin, gitan chez Pouy (La Pêche aux anges) – oui, je sais, c’est pas un métier…

Vous voyez. La généralité génère parfois des exceptions.

Certes, quel qu’il soit, le héros est toujours en bonne condition physique, sème à la course même le plus rapide des sprinters, ne dort quasiment jamais, ne recharge jamais son portable et ignore les toilettes (Jack Bauer dans 24 heures chrono en est l’archétype).

Alors, constipé le héros de polar ? Ça lui arrive. Prenez le héros de Mizio (La Santé par les plantes).  » Il posa sa calculette sur le dévidoir à papier toilette. Le résultat de son calcul la laissait perplexe. Jamais il n’avait pensé à calculer. Il reprit l’appareil et refit ses comptes. À raison de quatre heures par jour sur environ trois cent soixante-cinq jours, cela faisait mille quatre cent soixante heures. Soit, sur vingt-neuf ans, cela représentait quarante deux mille trois cent quarante heures. Vingt-neuf ans, puisqu’il en avait quarante-cinq et que cette foutue constipation avait débuté le soir de ses seize ans, à la rave party de Samantha. Quarante deux mille trois cent quarante heures divisées par vingt-quatre dont mille sept cent soixante-quatre jours. Soit quatre virgule huit ans. Lui, le chef d’entreprise le plus riche du monde, lui, à la tête du premier laboratoire pharmaceutique mondial, avait déjà passé QUATRE VIRGULE HUIT ANS DE SA VIE dans les toilettes.

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Passons au méchant. Il collectionne, il est vrai, quelques tares :  cannibale (Hannibal – Harris), serial killer (Dantec), fou, mass murder… Mais ce peut-être vous, moi, n’importe qui. Regardez les assassins chez nos Suédois Cheval au galop (série Beck des Suédois Sjöwall et Wahlöö) : c’est le plus souvent un  anonyme brisé par la société (y a du marxisme là-dessous). C’est souvent un homme jaloux (que c’est bon de trucider l’amant caché dans le placard), toujours avide de pouvoir (éliminer les concurrents – Westlake dans Le couperet – ha que ne ferait-on pas pour conserver son écran plat et son canapé en cuir ?) et cupide (l’héritage de tonton), ou, le must, terroriste (plutôt islamiste, le soviétique communiste est un peu démodé)…

Le méchant à une lettre de mission qu’il suit à la ligne. Il est traître, fourbe, cruel, sans pitié, perd à la fin, est quelquefois l’ami le plus proche du héros et a une propension à expliquer, à la fin, le pourquoi, le comment, laissant ainsi le temps au héros de sortir une Kalachnikov de sa talonnette ou un gaz mortel camouflé sous sa langue… Dans la vraie vie, enfin celle des méchants, la victime finit avec une balle dans la tête et des chaussures de ciment pour aller convaincre les poissons de l’importance du développement durable avant même d’avoir pu ouvrir la bouche pour savoir si y aurait pas un moyen de s’arranger…

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Le méchant est le versant du héros, son yang, son verso, l’autre côté de la médaille. Le second rôle qui aspire au premier, celui qui donne la réplique. Sans lui, pas d’intrigue, pas d’histoire, pas de tension. C’est le parent pauvre, la 4ème roue du tricycle. Mais, sans lui, rien, que dalle nib, nada. Le héros n’en est plus un ; il sirote son muscadet en regardant le beau ciel bleu sans nuages et l’herbe pousser en dissertant sur les différents ton du vert, d’autant plus qu’il accumule les verres. Et la vie roule (sous la table). On ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre, le sourire et le cul du crémier (par souci déontologique et afin de respecter les différences, notamment d’orientation sexuelle, les blagues machistes et sexistes sont désormais remplacés par un mot d’humour sur des communautés dépréciées, y a pas de raison de ne pas rire de tout le monde).

Troisième dans la trilogie (Oedipe le sait bien), la victime : elle est rarement l’héroïne (sauf chez Cook, J’étais Dora Suarez), elle est soit masculine (Le SDF – voir Trottoirs de Manet), soit féminine (prostituée, femme volage, maîtresse – il est vrai qu’on ne voit souvent la femme que par le bout de ses nichons). Mais les enfants (certes sexués mais nubiles) sont aussi une proie souvent élue par les pédophiles (Hayder – L’homme du soir) ou les parents (Thiébaut).

C’est le cœur de l’énigme. Celle qui attise les pleurs. On s’en fout un peu mais on a tort. Elle est le fusible qui saute et qui nous met dans le noir. Celle de l’origine, l’Abel de service en quelque sorte.

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Le héros ne serait rien sans l’ami : par définition , il n’est pas le héros mais joue un rôle primordial, il est toujours là quand il faut (même en pleine nuit, il abandonnerait sa couche chaude et sécure pour vous venir en aide), prête de l’argent (il a une carte gold), une voiture (une Béeme), sait où vous planquer (un appart avec tout ce qu’il faut pour vivre en autarcie le temps que l’affaire s’étouffe d’elle-même), trouver un flingue (avec des balles – contrairement au privé de Brautigan : Un privé à Babylone), a des amis hauts placés (un journaliste pour révéler toute l’affaire, un flic pas pourri) ressemble à Mc Gyver (avec un trombone, de la pâte à modeler et un fond de café froid, il fabrique une bombe). Bref, c’est le gars idéal, celui qui a ce qu’il vous manque, c’est Pédro dans le Poulpe

Aujourd’hui, n’importe quel personnage de polar a une voiture. Mais pas n’importe laquelle. Une voiture dont on rêve. Elle ne tombe jamais en panne d’essence, démarre au quart de tour. On a rarement vu un héros en mobylette ou en caisse à savon.

Détrompez-vous. Chez Mizio (décidément, le bougre se distingue), la voiture ne joue pas son rôle habituel. Dans La Santé par les plantes, Narcisse et Flore sont poursuivis par un géant, une bête humaine mais physique. Mais pour lui échapper, ils se réfugient dans leur voiture. Sauvés. Sauvés ? Pas vraiment…. :  » Elle s’engouffra dans le véhicule au bord de l’évanouissement. –Démarre, démarre, ordonna-t-elle hystérique. Narcisse la regarda, décomposé. – C’est un diesel. Soudain la voiture fut secouée, blackboulée. Une force incontrôlable s’en était emparée. Ils se cognèrent la tête contre les portières, le pare-brise. Les rugissements dehors, étaient épouvantables. – MAIS DÉMARRE MERDE, DÉMARRE, gueula en pleurant Flore en pleine crise de nerf. – PUISQUE JE TE DIS QU’IL FAUT ATTENDRE QUE LA PETITE LAMPE S’ÉTEIGNE. « 

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Redétrompez-vous encore s’il vous plaît. J’ai commis un roman (L’Enfance des tueurs) dans lequel une course poursuite met Bullitt au rang de navet fade au ralenti.  » Le ridicule de la scène accentuait son énervement, mais le ridicule de sa Béemme roulant à quarante à l’heure en suivant, il est vrai de loin, un solex à la poursuite d’une voiturette ne semblait pas l’atteindre. Jusqu’à ce qu’il se fasse doubler par un vélo sur lequel un papy, traînant sur le porte-bagages une fillette de 4 ans, souriait, tout content d’aller plus vite en vélo qu’en taxi, même s’il n’était pas midi, et qu’on était loin de Paris. »

Pas de polar sans un bon verre d’alcool, voire plusieurs. – Vous buvez ? – Oui. – Raisonnablement ? – Non. – Jusqu’à l’ivresse ? – Bien au-delà ! Ça boit sec et de tout car « la réalité n’est qu’une hallucination provoquée par le manque d’alcool ». Les héros alcooliques ne manquent pas (Hole de Nesbo). Mais tout le monde peut se reprendre. Ainsi chez Block, le héros est aux A.A. Idem pour Robicheaux chez Burke. Et que dire de Jack Taylor ? Le héros de Bruen boit, arrête de boire, reboit et arrête de nouveau de boire et je ne vous parle que des liquides…

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La femme. Cherchez la femme. Elle est fatale. Désespérément fatale. Poncifotopsiquement fatale écrirait Oppel. Jugez-en plutôt : – Les pieds ? – Menus… – C’est tout ? – Cambrés ! Pas mal… Les chevilles ? – Délicates… – Le mollet ? – Galbé ? […] – Les seins ? – En… en poire ? […] – Le cou ? – Gracile. |…] – La bouche ? – Purpurine ! […] – Le nez ? – Aquilin ! […]  – Les cheveux ? – Je sais, soyeux ! – Tu peux mieux faire… – Couleur de blés mûrs ? – Encore un effort… – Une crinière léonine ! – Voilà ! Bien, on en a fait le tour, je crois… En gros, t’en dirais quoi, toi, de cette gonzesse ? – Qu’elle est banale ! – Ouais… Sauf qu’elle est morte !  » (Poncifotopsie).

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Dans Les cadavres ne portent pas de costard (voir image), le privé remet les seins de cette femme parce qu’ils étaient en désordre, c’est tout, n’y voyez rien de sexiste. Comme dirait Emmanuel quand, à l’ombre d’un bistrot parisien, on lui demande : Qu’est-ce que je vous sers ? répond Les couilles, mais pas trop fort.

Le héros, ce grand cœur aux poings durs, ne sait pas aligner deux mots parfois (sauf chez Chandler et ses disciples où l’ironie et la répartie sont des qualités exercées même au bord de la mort) mais se fighte à la moindre contrariété. La bagarre, c’est son truc. Un coup de bouteille sur la tête ou de tabouret dans le dos sont une égratignure, un uppercut une caresse et une balle dans le ventre un ennui gastrique. Je ne sais si vous vous êtes déjà frité mais un véritable coup de poing fait MAL : ça ruine les phalanges de celui qui le donne et brise les os de celui qui le reçoit.

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Alors ?

J’ai bien espliqué ?

Non ?

Le polar est une littérature de genre. De codes. Les ignorer, c’est basculer dans une autre division. Les multiplier, c’est livrer la médiocrité quand on attend l’excellence : on est déçu. Il faut alors, en tant qu’auteur et lecteur, savoir naviguer entre les profondeurs et l’horizon. Pas facile. C’est pour cela que nous lisons du noir. Pour chercher la lumière dans une zone d’ombre. Ceux qui veulent nous éclairer le chemin ou ceux qui avancent fiers et naïfs tout droit alors que la courbe s’annonce ne sont pas de notre famille.

C’est toujours la même chose. Quand on montre la lune, l’imbécile ne voit que le doigt. Enfonçons-lui dans l’œil. Il lui en restera un pour bien choisir son polar.

Après ça, ne venez pas vous plaindre. Je vous avais prévenus. On ne mélange pas les codes et les poncifs. Merde quoi !

Enfin, vous m’avez compris. Non ?

Bon, j’arrête de m’énerver alors ?

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J’attends vos réactions. Vous me direz, hein ?

 

François Braud

 

Cet énervement est le début d’une conférence que je donne, quand on me le demande gentiment, et qui porte le titre de : Le paysage éditorial du polar. La dernière fois que je l’ai donnée, c’était à Fourchambault et j’avais dit que je vous en parlerai. C’est fait.

 

 

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