Voiture 8, place 13 # voyage 3

Comment voyager sans alourdir désespérément son empreinte carbone ?

On pourrait en faire un meeting. Car c’est un problème qui mérite qu’on monte sur la table pour déposer la question sur le tapis, comme dirait Maurice.

Certains ont la réponse. Les idiots qui confondent la lune et le doigt  rétorquent qu’il suffit de rester chez soi. Les sensibles qu’il existe une autre façon de voir les choses : voyager, c’est envisager le trajet plus que la destination. Réconfortons les deux : ils ont raison l’un et l’autre.

Il suffit pour cela de se (re)plonger quelque peu dans le passé (de 2006). Celui de Shanghai Express, for example. Tout était dit page 17 du numéro 3. Pour voyager, il faut lire. Alors, qu’attendez-vous ? Et hop, en voiture Simone ! Et on dit merci qui ? Merci Shanghai Express !

 

SHanghai Express 3

Mouilleron-le-Captif/Turin

Turin/Mouilleron-le-Captif

 

 Ce que nous vendons à Coca-cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.

(Patrick Lelay)

 

L’aller

Ils sont rentrés juste après moi, deux gars graves, vaguement hagards, hasardeux vagabonds aux cheveux gras et hérissés. Le premier s’est laissé tomber en toussant sur la banquette rouge skaï, couleur de dégueulis de pigeon phtisique. Le second, tout en se décrochant la mâchoire, s’est assis par terre en tailleur, a sorti son barda : casserole cabossée, gourde rouillée, gobelets en émail usé et paquet sur lequel j’ai lu thé russe. Le tousseur allongé lui a tendu un gros pavé. J’ai aperçu Milenio Carvalho sur la couverture. Le bailleur a consciencieusement fait des confettis des 816 pages du Montalban et y a mis le feu. Le combustible a fait chauffer la casserole, puis bouillir l’eau dans laquelle le tousseur a jeté négligemment quelques feuilles de thé. Un parfum de muscadet a tapissé le wagon.

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Le quart à la main, le bailleur : Hum ?

Le tousseur, les lèvres soudées au gobelet : Ouais…

Et il a toussé. Je m’en suis pris plein le falzar et le tee-shirt.

Je descends du wagon dopé à théine muscadetisée, avec à la main mon ticket : voiture 8, place 13. Je monte et m’assois dans le Paris-Turin. Quel temps fait-il à Turin en mai ? Assez chaud pour me sécher ? On verra bien. Je leur en veux pas aux hippies attardés, j’ai un faible pour ceux qui croient encore aux parcours enivrants. C’est toujours mieux que de rêver devant son grat-grat hebdomadaire ou sa télévision. Quand le cirque et les jeux tiennent le peuple par les couilles, il ne pense plus à se les gratter ou tout simplement qu’il en a. Ce qui n’est pas le cas de la femme d’Arturo dans Rien, plus rien au monde de Massimo Carlotto. Elle n’en a pas et allume la télé comme on crie des slogans dans une manifestation car l’on croit que ça va servir à quelque chose : Y qu’à la télé qu’on voit des gens heureux. Et elle n’a peut-être pas tout à fait tort tant sa vie est coincée entre son mari Arturo, détruit par son reniement (il a retrouvé du travail comme magasinier (…). On lui a dit de ne pas se mettre dans la tête de faire grève et lui, pour avoir la place, il a déchiré sa carte syndicale devant le patron. Le soir, à la maison, il a pleuré…) et une fille qui collectionne tout et couche avec un basané qui vient bouffer ses pâtes à elle, sa mère, l’Italienne, la pure Piémontaise (Il va t’engrosser comme un lapine (…) et quand il en aura marre de toi, il emmènera ses gosses dans son pays et toi, tu finiras à Perdu de vue.).  On se dit que vraiment rien, plus rien au monde ne pourra être comme avant, que nous avons définitivement choisi notre couleur, le noir, ou, à défaut, le rouge. Et tant pis si cela ne va pas avec le joli teint et les jolies dents des animatrices de Canale 5. Tout se délite alors, on soliloque ensuite, on monologue enfin… pour un crime.

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Coup de massue. Je ressors essoré du train. Il fait gris. En descendant, je reçois sur le haut du crâne comme un léger crachin. Bienvenu à Turin.

 

Le retour

Bye bye Turin. Déjà en manque à la fermeture des portes, j’ouvre L’immense obscurité de la mort de Carlotto.

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Monologue de Raffaello, taulard (C’est pas moi qui ai tiré), cancéreux, assassin d’une femme (Une balle dans le ventre, à bout portant) et de son enfant (La balle était entrée entre le cou et l’épaule et avait traversé le petit corps) au cours d’un braquage qui tourne mal. Il charge son complice mais ne donne pas son nom.

Monologue de Silvano, commerçant, veuf (C’est tout noir, Silvano. Je vois plus rien, j’ai peur, aide-moi, c’est tout noir) et en deuil de son enfant (Et mon fils, il est où ? Il va bien, hein ?). Il a perdu femme et enfant au cours d’un braquage qui a mal tourné.

Le premier pourrait sortir grâce au pardon du second et parce que la loi italienne le prévoit.

Le second ne peut pas pardonner mais voudrait tant que le premier avoue le nom de son complice.

Pardon et vengeance sont dans un bateau. Qui va tomber à l’eau ? Un dialogue de sourds, des destins tragiques. Et à force de ne pas écouter l’autre ou de se laisser submerger par sa propre douleur, on est capable de tout. Et ce n’est pas rien.

Coup de massue. Sueurs froides.

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Je m’aère un peu en ouvrant le dernier Guillaume Guéraud. Un petit roman noir ado. Ce sauvage a confondu un mariage avec une partie de chasse ! Il a aligné un tas de braves gens ! Dont un môme !  postillonne un flic appelé sur les lieux du carnage. Le sauvage, c’est Martial, 17 ans. Guéraud nous livre là la confession d’un ado qui pète les plombs et les lâche. Parce qu’il faut choisir son camp et, d’évidence, qu’il refuse le sien comme celui des autres, Martial tombe dans ce qu’il cherche à éviter. À vouloir refuser d’être gibier, on finit chasseur. Je mourrai pas gibier est une démonstration froide et clinique de l’engrenage de la violence.

 

Manuel Vazquez Montalban, Milenio Carvalho, Éditions Bourgois

Massimo Carlotto, Rien, plus rien au monde, Collection Suites n°116, Noir, Éditions Métailié

Massimo Carlotto, L’immense obscurité de la mort, Collection Suites n°117, Noir, Éditions Métailié

Guillaume Guéraud, Je mourrai pas gibier, Collection doAdo noir, Éditions du Rouergue

 

François Braud (article paru dans Shanghai Express n°3, mai 2006, page 17)

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