La citation du jour # liste noire 1

Certes, il y a celle des courses à laquelle on ne s’y tient jamais, celle des choses à faire de manière urgente qu’on procrastine, la fameuse des choses à faire avant de mourir et la non moins pédante mais plus carbonique des pays qu’on a faits, les déroutantes électorales, celle des Européennes qui va être « la » surprise, celle convenue de mariage et celle un peu moins attendue, quoique, de qui garde quoi lors d’une séparation, celle qui suit des dates de la garde des enfants, du chien ou du taille-haie, la pile des livres à lire sur la table de chevet, celle des conquêtes des Dom Juan dont leur cerveau ne peut être irrigué en même temps que leur bite, celles des mots à placer cauteleusement dans une conversation, celle des lieux mythiques tels Bora-Bora, Pétaouchnok, Mézitoux, Ouarzazate, Jussons-les-deux-Chaussettes, Mouilleron-le-Captif, Morlaizie, Tombouctou, celle des pièces détachées qu’il va falloir commander si vous voulez vraiment réparer votre grille-pain au prix où il coûte neuf mais c’est vous qui voyez, celle des Nantais qui ont marqué un but à Saint-Étienne, autrefois, celle pour le Père-Noël, de la rentrée des classe, si le prof il a dit un grand cahier grands carreaux 96 pages, celle des ingrédients pour réussir une bonne pâte à crêpes, celle des numéros téléphoniques d’urgence (papa, maman, travail maman, travail papa, mamie, pépé café, le médecin, l’école..) magnétisée sur le frigo, celle des monuments aux morts, et la noire de ceux qu’il faut surveiller, voire éliminer…

On n’en vient jamais à bout.

D’un listing, d’un mailing, d’une énumération, d’un répertoire, d’un catalogue, d’un palmarès, d’un générique, d’une nomenclature…

D’une liste.

C’est ça qui plaît. Cet infini très personnel.

Et les auteurs ne s’en privent pas de Prévert (le fameux inventaire à la) à Bruen. Ce dernier les a érigées au rang de chez d’œuvre de concision :

Il est quasiment impossible de se faire renvoyer de la Garda Siochana. Il faut vraiment y mettre du sien. Tant que vous ne devenez pas un objet de honte, ils sont prêts à tolérer presque n’importe quoi. J’avais atteint la limite. Plusieurs

Mises en garde

Avertissements

Dernières chances

Sursis

Et je ne m’améliorais toujours pas.

(Delirium Tremens, SN n°2721, incipit)

Mais celles que je vais vous proposer sont autres car elles durent, s’allongent, s’étendent, s’étirent et explosent.

Grossissons donc notre liste noire…

Aujourd’hui, le grand Donald Westlake qui répond à la question essentielle : trouve-t-on toujours quand on cherche ?

Profitez.

FB

 

« À New-York, tout le monde cherche quelque chose. Des hommes cherchent des femmes et des femmes cherchent des hommes. Au Trucks, des hommes cherchent des hommes, tandis que chez Barbara et au MLF, des femmes cherchent des femmes. Des épouses d’avocats devant Lord & Taylor cherchent des taxis, et les maris des épouses d’avocats dans Pine Street cherchent des échappatoires. Les prostituées devant le American Hotel cherchent des clients, et les gosses qui ouvrent les portières des taxis devant la Gare centrale des bus cherchent des pourboires. Tout comme les chauffeurs de taxi, les garçons d’étage et les serveurs. Les agents des stups infiltrés cherchent des tuyaux.

Les jeunes diplômés cherchent du boulot. Des types avec une cravate cherchent une meilleure situation. Des types en veste en daim cherchent une occasion. Des femmes en tailleur strict cherchent une occasion équivalente. Des types avec des ceintures en croco cherchent une combine. Des types aux poignets de chemise élimés cherchent dix dollars jusqu’à mercredi. Des syndicalistes cherchent de nouveaux bénéfices et un joli pavillon individuel dans New Hyde Park.

De gentils garçons de Fordham cherchent des filles. Des groupes de rock de St Louis logeant au Chelsea cherchent des filles faciles. Dans la 3e Avenue de jeunes cadres, hommes et femmes, cherchent des relations constructives. À Washington Square Park, des Noirs de Harlem cherchent de la viande blanche. Dans les bars de Colombus, des buveurs de bière en bras de chemise cherchent des ennuis.

La Commission des parcs cherche des arbres à abattre et à transformer en petit bois pour des politiciens du cru. Des habitants du quartier cherchent des politiciens qui empêcheront la Commission des parcs de couper tous les arbres. Bonne chance.

Des clochards du Bowery munis de serpillères crasseuses cherchent un pare-brise à nettoyer. Des voitures avec des plaques minéralogiques de Floride cherchent le West Side Higway. Des voitures avec des macarons de médecin cherchent une place pour se garer. Des camés cherchent des voitures avec des macarons de presse, car les journalistes laissent parfois des appareils-photo dans la boîte à gants.

Dans les salons de massage, les filles cherchent à faire monter le tarif. Les dames du mercredi après-midi venues de banlieue cherchent à passer un bon moment au théâtre en matinée, suivi de fromage blanc sur une feuille de laitue. Les touristes cherchent un endroit où s’assoir, des escrocs cherchent des touristes, des flics cherchent des escrocs.

Dans le haut de Broadway, des vieillards assis sur des bancs cherchent un peu de soleil. De vieilles femmes chaussées de bottes de l’armée cherchent Dieu sait quoi dans les poubelles de la Sixième Avenue. Des couples qui se promènent main dans la main dans Central Park, des bandes d’adolescents de Harlem cherchent des bicyclettes.

Des mères célibataires bénéficiant de l’aide sociale, en faction dans la 55è Rue Ouest, cherchent Rockefeller, mais il n’est jamais là.

Aux Nations Unies, ils cherchent une traduction simultanée. À Broadway, ils cherchent un succès. À Black Rock, iles cherchent la tendance. Au Lincoln Center, iles cherchent une signification convenable.

Dans le métro, presque tout le monde cherche la bagarre. Dans le 5h09 à destination de Speonk, presque tout le monde cherche le bar. Dans l’East Side, presque tout le monde cherche un statut, alors que dans le West Side, presque tout le monde cherche un régime réellement efficace.

À New-York, tout le monde cherche quelque chose. Et de temps à autre, quelqu’un trouve. »

Donald Westlake, Aztèques dansants, Rivages/Thriller, mars 1994, 443 pages, (pages 13 à 15)

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