Triple S / Saison 2 / Épisode 1

Oui. Je sais.

Vous ne vous attendiez pas à me relire.

Mais voyez-vous, je ne m’attendais pas à pouvoir vous écrire à nouveau. Il faut dire que j’ai vécu, depuis la dernière fois, ça fait une paye, non ?, une drôle de période. Sale et muette.

J’ai échappé de peu à leurs foudres. Vraiment de peu. Le vent de la balle n’est pas passé loin.

La première m’a fait une raie. Le tireur était habile. Je ne me nomme pas Mathieu mais je n’ai guère beaucoup plus de cheveux que lui.

La deuxième (j’aurais espéré qu’elle fut seconde) un trou dans ma besace. Ils visaient le foie les saligauds ! Elle est venue se lover dans Le cinéma de papa (voir dernière chronique de la saison 1).

La troisième j’en garde la cicatrice. Dans le gras de la hanche, sur la poignée d’amour, j’ai une grosse virgule rouge violacée (qui, si, certes, s’accommode très bien avec les petites veinules rouges et bleutées de mes pommettes délicates et mon nez à peine ventru, vous conviendrez que c’est encore assez rare de pouvoir se pavaner en cette début d’année 2019 qui, bonne année au fait, commence forcément moins mal que ne l’a fini la dernière, et, ce qui, vous en conviendrez encore, est tout de même assez gênant pour certaines activités pratiquées avec le sexe opposée ou le même du moment que ce soit avec un majeur consentant non animal, voire végétal. Minéral ?). Bref. Par exemple, ma ceinture frotte dessus et ça me trouble. Entre autres.

Après autant vous dire que j’ai couru comme un dératé et que j’ai arrêté de compter.

Je me suis caché. Je les ai attendus. Il avait eu l’ancêtre. Ils ne me louperaient pas.

J’ai attendu.

J’ai lu.

D’un œil.

J’ai attendu.

J’ai écouté.

Des deux oreilles.

Je n’ai rien entendu.

Serait-il possible que…

Non !

Si.

Ils m’avaient oublié.

De mon côté, j’ai tout fait pour les oublier. Et j’y suis presque arrivé.

Mon envie d’en découdre s’était amenuisée. Il faut dire que ma nouvelle couture me rappelait sans cesse à l’ordre. Et l’ordre, ça aime le silence. J’avais donc choisi de me taire après avoir tant bavé. La vie avait moins de saveur mais plus de sécurité. On ne peut pas tout avoir.

J’avais en somme décidé de la boucler. Grave. Juste définitivement. Je m’apprêtais à passer le nouvel an tranquille, plein comme un œuf pour cette nouvelle année 2019. Et puis, j’ai appris. Le choc. Je n’y croyais pas.

Je digérais à peine la nouvelle quand j’ai reçu un drôle de message.

Un sms d’un numéro inconnu. Avec pour texte : RV là où tu sais. Le 11. À 11h01. Je ne serais pas loin. N’hésite à appeler la petite sœur.

Coup au cœur !

Pas possible !

Triple S n’avait plus donné de nouvelles. Ses derniers mots étaient sans appel : Cher ami, je dois m’absenter un moment de temps, tu comprendras aisément pourquoi, elle est à mes trousses, je vais refaire ma vie ou rencontrer ma mort, peu importe, tu trouveras là, entre les pages des livres, de quoi alimenter ta chronique qui, je crois, devrait être la dernière. Normal, c’est la dix-huitième, l’âge de la majorité. Il est grand temps de tendre la voile et de prendre le vent. Ne t’inquiète pas, j’ai bloqué tous les chemins menant à toi, mais, on ne sait jamais, surveille tes abatis, un cadavre en appelle un autre. Je t’embrasse, sans la langue, c’est dégueulasse. Slainte ! SSS. (lire le dernier épisode, le 18, de la saison 1)

Autant vous dire que je m’étonnais de ce message. Triple S devait être mort. Quel âge cela lui faisait-il donc à l’ancêtre borborygmant ? Il devrait fleurer la centaine cette année. Et peut-être aussi les pissenlits…

Vous vous rappelez de lui, hein ? Non ? Piqûre de rappel :

Triple S se nomme en réalité Siccomore Sanchez-Sanchez. Sa couverture est sa plomberie dont l’entreprise était sise au 22 boulevard Poignant (général vendéen blanc révolté tardivement, vainqueur de la bataille de Saint Sulpice du Verdon mais défait à la Genétouze le 8 brumaire de l’an XIII). Cet homme cauteleux, issu de l’union d’un soldat espagnol et d’une Américaine pure souche (descendante d’un Néerlandais athée et d’une Québécoise puritaine) après la guerre de 1898, est né en 1919 à Tijuana. Dans les années 30, il subit les affres du capitalisme : il perd son job et nous sa trace. C’est, sans doute, à cette époque-là qu’il rencontre les grands auteurs américains et leurs héros. Une amitié se noue, vraisemblablement. Tous savent que c’est l’homme à qui l’on se confie, possible… Toujours est-il qu’on le retrouve un matin de juin 1944 à Juno Beach (pourquoi dans la 3ème infanterie canadienne ? Hommage à sa grand-mère ?) et tombe amoureux d’Henriette, du Mans. Il s’installe alors en Vendée et ouvre une entreprise en 1947 à Mouilleron-le-Captif. Vie pépère, sans enfants, il atteint la retraite qu’il coule aujourd’hui encore de manière paisible.

Ça y est vous le remettez ?

Bon.

Toujours est-il que le gars est né un 11 janvier. Ça m’est remonté d’un coup, comme de la bile amère après une bonne cuite à la bière.

Et le sms mystérieux me donnait RV un 11 janvier.

À 11h01.

Le jour des 100 ans de ?

Non ?

Se pouvait-il que ?

Pour en avoir, non pas le cœur, car le problème se situe plus bas, mais l’estomac net, il fallait que je me rende au RV. À l’endroit habituel. C’est-à-dire là où ils savent. Bon. Quand il faut remettre le couvert…

Et qu’est que j’ai-t-il fait-il donc ? Et bien, j’y suis allé.

Le 11 janvier. Il est 11h01. Je suis au comptoir. Au Café des sportifs. À Mouilleron-le-Captif. J’en tremble encore, ce soir, malgré ma bouillotte sous mon plaid et mes charentaises aux pieds. Devant mon ordinateur, à taper ces lignes, je grelotte.

Revenons à la scène. J’ai pas dit de crime.

Je commande un muscadet. Personne. Un autre. Personne. Un autre. Toujours rien.

À force de picoler, je vais finir par voir double et avoir l’impression d’être avec quelqu’un.

12h22. Je ne compte plus. Aussi décidai-je de payer ma note. Au moment où j’appelle Gérard pour régler mon compte, même s’il l’est déjà un peu, j’entends une voix d’outre-tombe susurrer :

– Gérard, tu nous remettras ça. L’addition, c’est pour moi.

J’ai avalé de travers. Nom d’une pipe, Siccomore !

– Sicc…

D’un index tendu sur ses lèvres, il m’intime de la fermer.

Ces derniers temps, je passe mon temps à ça aussi…

– …

Du même doigt, il m’indique la table du fond. Et il me montre son cul. Pas du doigt. Il part devant en quelque sorte. Je le suis.

Nous nous asseyons.

Il sourit.

Moi plus bêtement :

– Siccomore…

– Tss tss… Pas de nom. Ils sont partout.

Je me retourne et ne vois personne.

Il me regarde de son œil mouillé. Il a pris quelques rides.

– Tu es increvable.

– Tu pourrais me souhaiter bon anniversaire…

– Ha oui, c’est vrai. Bon anniversaire Sicc….

– Tss tss…

Je cligne des yeux. J’ai compris.

– L’heure est grave.

Je hôche de la tête.

– Habebamus papam.

– Je sais.

Ils avaient eu Claudeu, de Toulouse. Les chacaux ! Le Mesplède était tombé. À quelques jours de ses 80 ans.

– Ils ont abandonné les saints pour s’attaquer au bon dieu..

– Je sais.

– Claudeu… C’était une cible idéale. Ils ne l’ont pas ratée. Avant ses 80 ans. Ils ne s’attaquent qu’aux vieux. Les salauds !

– Je sais.

Il me regarde attentivement :

– Tu ne sais pas dire autre chose ?

– Hein ?

– Tu ne sais pas dire autre chose ?

– Que ?

– Je sais.

– Oui. Je sais…

– Arrête bordel !

Il s’énerve l’ancêtre. Passer à trois chiffres ne le fatigue pas plus que s’il passait à trois grammes. Il reprend :

– L’heure est grave.

– Tu l’as déjà dit.

Il soupire.

– T’es toujours aussi con.

– C’est sympa.

– Je suis franc, c’est tout. Tu as toujours ta chronique dans ta revue ?

– Heu…

– D’accord, tu ne l’as plus. Pas grave. Tu vas trouver un autre moyen.

– Pour ?

– La flamme de la résistance ne s’éteindra jamais.

– J’ai pas de contact avec la BBC moi.

– Tu te démerdes. T’as pas un contact, genre un gars qui aurait un blog ?

– Si j’en vois bien un. Son blog se nomme BBB ; ça veut dire…

– Tss tss… Pas de nom. Ils sont partout.

Je ferme ma bouche. Puis je l’ouvre :

– Tu as quelque chose ?

– J’ai toujours quelque chose.

Je salive. Enfin quelque chose pour l’ouvrir à nouveau…

– Écoute moi bien. Et balance après. OK ?

J’étais tout ouïe.

– La LUDAHEC (Ligue Universelle Des Auteurs et Héros En Colère) a frappé un grand coup. Elle vient d’éliminer Claudeu. J’en reviens pas. Mon fils presque. 20 ans pile nous séparait.

Il verse sa larme. C’est la première fois que je le vois pleurer.

– Un gars simple, toujours une chanson à la goule, un verre à la main, d’une érudition roborative et d’une modestie exemplaire. Il avançait tranquille, spécialiste parmi les spécialistes, il était capable de pondre une chronique pour un fanzine tout en rédigeant des milliers de notules pour l’encyclopédie mondiale du polar. Il serrait la main à la bibliothécaire qu’il vouvoyait, à l’adjoint de mairie qu’il saluait, au mordu qu’il enlaçait et trinquait avec Ellroy, Lehane et Dessaint qu’il appelait Jimmy, Dennis et Hervé (ben oui, en fin de soirée, on mélange les prénoms).

Sicc… Heu, il recommande sa petite sœur.

– Tu sais, il était venu pas loin, à La Roche sur yon. C’est peut-être là qu’il a signé son arrêt de mort.

– Hein ?

– En 1995, il se déplace dans le coin. C’est-à-dire à quelques kilomètres d’ici, près d’une bourgade dans laquelle je me cache. Et pourquoi ?

– Ben, pour venir au festival polar…

Il soupire :

– Oui, mais pourquoi ?

– Ben, pour défendre le pol…

– Quand je serai mort, que deviendras-tu ?

– …

– J’t’esplique. Il vient à La Roche sur yon pour défendre son Poulpe : Le cantique des cantines. Tu comprends ?

– Non.

Il soupire à nouveau :

– Lui, le critique, il vient PUBLIQUEMENT (il crie en murmurant ce qui est étonnant à entendre mais vachement dur à retraduire en mots – d’où le stratagème majuscules) parler de son ROMAN ! C’est une provocation pour la LUDAHEC.  Il le sait (voir photographie). Mais c’est un homme d’idées, de conviction et qui ne s’arrête pas aux menaces, fussent-elles de la LUDAHEC. Il vient. Il sait. Il a signé son arrêt de mort. Ils mettront plus de 20 ans pour le coincer. Il aura beau dire que c’était une exception, retourner à son travail de critique, on ne lui pardonnera pas. Et le 27 décembre, ils lui ont fait payer.

Claude Mesplède

– Il n’avait pas publié un roman jeunesse ?

– Si mais pour ces gens-là, la jeunesse, ça ne compte pas…

Un silence s’abat. Sans mal. Il ne parle plus et moi, cela fait des années que je ne dis plus rien.

Tripl…. Il rompt le silence :

– Je te recontacterai. Il faut monter la résistance. De l’extérieur. Ici, c’est foutu. Tout est sous contrôle. Il faut s’expatrier.

– Londres ?

– Pff… C’est pareil. Non, je te donnerai RV loin, très loin. Dans un pays qu’aurait compris Claudeu. Je t’en dis pas plus. Les oreilles ont des murs.

Et il est parti.

J’ai sa vérité. J’en fais quoi ? Je la transmets. Comme au bon vieux temps. Je l’envoie à BBB. Il vous la transmettra.

Moi, de mon côté, je réintègre mes pénates rapidement, les yeux dans le dos, et le cœur en peine.

Dans ma tête, je hurle BON ANNIVERSAIRE CLAUDE !

Le Fouton Miévreux

 

Bibliographie succincte et subjective :

Pas de peau pour Miss Amaryllis, Syros

Le cantique des cantines, Baleine

Le DILIPO (Dictionnaire des Littératures Policières), Joseph K

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