C’est un conseil

Dans Caïn n°23 (automne 1997), pages 51 à 53, Tante Jeanne-Hortense prodiguait des conseils à un jeune auteur (Francis M. ?) qui, nous l’espérons, les a suivis (?). Ils sont toujours d’actualité, aussi me permets-je de vous conseiller de les lire. Et de les suivre. Ce n’est pas Jean-Hugues Oppel, alias Tante Jeanne-Hortense, fidèle parmi les fidèles, galant comme aucun d’entre nous (on l’a vu récemment offrir des fleurs à Jeanne Guyon lors du débat à Mauves sur les 30 ans de Rivages) et toujours prompt à éduquer nos chères têtes blondes ou pas (lisez son dernier ouvrage, Danse avec les poneys, Syros), qui me contredira. Hein ? Si ? Non ! FB

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Les Bons Conseils de Tante Jeanne-Hortense

 Alarmée par les angoisses du petit Francis M. (qui tient à garder l’anonymat, notre conversation téléphonique devant rester strictement confidentielle) perdu dans les méandres pervers de la jungle éditoriale, je voudrais ici le faire profiter de ma longue expérience en matière de contrats d’auteurs…

 Quelques généralités tout d’abord :

 1. Les termes d’un contrat quel qu’il soit déterminent précisément qui engage qui pour faire quoi, à quel prix et dans un laps de temps donné (celui-ci généralement inférieur à votre espérance de vie), plus quelques clauses particulières qui font la joie (et la fortune) des cabinets d’avocats ;

 2. Un contrat moral n’a pas plus de valeur que le papier sur lequel il n’est pas écrit (c’est-à-dire grosso modo un pet de lapin avarié), sauf pour : la Corse, la Sicile, les environs de Pigalle, l’ensemble du territoire de l’ex-Union Soviétique, et tout calibre supérieur à 5,66 mm en deçà de 2500 mètres ;

 3. Un grand classique: ne signez pas un contrat avant de l’avoir lu (et plutôt deux fois qu’une), et ne lisez pas un contrat que vous n’avez pas l’intention de signer, vous avez sûrement mieux à faire – à moins que ce ne soit un contrat sur vous, auquel cas c’est du mouron que vous avez à vous faire ;

 4. Un contrat s’établit toujours en deux exemplaires minimum (dont l’un est le vôtre, si vous n’aviez pas compris), signés par les parties, chaque page (s’il en comporte plusieurs) paraphée idem, et toute modification ultérieure, rajout, rature paraphée de même, ce qui vaut pour la mention «penser à ramener le pain» griffonnée dans la marge le cas échéant – sous peine de nullité et de biscuits au petit-déjeuner.

5. Et finalement, ne signez JAMAIS avec votre sang un document rédigé en lettres gothiques, même si celui qui vous le propose prétend que ce n’est que folklorique; vous êtes au-dessus de ces enfantillages, que diable !

 Alors, pour les contrats d’auteur en particulier…

 – Méfiez-vous d’un éditeur dont la raison sociale serait sise à Panama ou aux îles Bahamas (ou aux Antilles néerlandaises, c’est caïman la même chose), la banque aux Bermudes et l’adresse officielle toujours à Hong-Kong après le 30 Juin 1997. Méfiez-vous de même d’un contrat rédigé en langue étrangère (voir 3.) ; attention : le jargon juridique n’est PAS une langue étrangère. À moins que vous ne sachiez pas lire du tout – mais si vous ne savez pas  lire, il y a de grandes chances que vous ne sachiez pas écrire, auquel cas un contrat d’auteur vous est à peu près aussi utile qu’un chien d’aveugle à un tireur d’élite.

 – Parlant pognon, ne vous faites pas trop d’illusions : mêmes aux âmes bien nées, l’a-valoir attend le nombre des années (c’est cornélien, j’en conviens). Cela dit, ne vous laissez pas tondre la laine sur le dos : plus les exigences sont grandes, plus que y’a des sous à la clé – ou alors il faut baisser les exigences (et accessoirement revoir sa syntaxe) ; l’éditeur qui considère qu’on partage les risques mais pas les bénéfices est un filou (ou un fin renard, tout dépend de quel point de vue on se place). Et surtout, n’hésitez pas à engager un expert-comptable habile pour surveiller et protéger vos intérêts ; vous le choisirez de sexe féminin, se prénommant Odette, et vous l’aurez préalablement sauvée de la noyade (ou de tout autre péril), car la reconnaissance d’Odette est gage de bonne santé financière.

 – À propos du droit de préférence (ou «de suite»)… Pas d’argent, pas de roman ! Si l’on veut les fruits de votre production future, il faut les payer d’avance, à moins que votre contrat ne stipule le nombre d’ouvrages demandés, avec des a-valoirs en conséquence bien entendu – retour à la case départ (voir 1.). Maintenant, si vous redoutez la bataille juridique (la justice n’est pas systématiquement rendue du côté du bon droit, ça se saurait), recopiez l’annuaire sur le nombre de feuillets requis : le refus d’éditeur vous est garanti, les histoires avec trop de personnages font toujours peur. Et engagez donc également un professionnel de la Loi, de sexe féminin comme votre expert-comptable, et portant cette fois le prénom Prudence : la juriste Prudence est toujours une référence.

 – Pour finir, sachez que votre contrat engage aussi vos héritiers. Alors, si vous avez le projet d’arnaquer votre éditeur, optez pour la vasectomie (ou la ligature des trompes selon votre sexe), restez célibataire, préparez soigneusement votre cavale (destinations à éviter : voir 2.) et débarrassez-vous de tous vos parents et collatéraux encore vivants. À toute chose malheur est bon : si vous avez choisi d’œuvrer dans le roman policier, ces deuils pénibles ne peuvent que nourrir votre imagination et produire d’excellents manuscrits.

 Mon conseil : si malgré tout vous vous êtes étourdiment engagé à ramener le pain, choisissez-le de farine biologique et cuit au feu de bois – à la rigueur dans la gueule si vous avez vraiment affaire avec un escroc.

Voilà, mon petit Francis M., j’espère vous avoir été utile, et l’être à d’autres à l’avenir… Car, comme disait le badaud qui soulevait poliment son chapeau en voyant l’employée de maison préparer au four son poulet à l’indienne : à bonne en tandoor, salut !

 Jean-Hugues Oppel

Caïn 23

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