Les ZAD de Gérard Lecas

En ces temps d’été caniculaire , j’ai cru rafraîchissant de demander à Gérard Lecas s’il restait, non pas des bastilles à prendre, mais des Zones A Défendre… Ce sont mes questions, voici ses réponses 

 

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Une ZAD littéraire ?

Les grands oubliés, genre « Jean-Christophe » de Romain Rolland.

 

Une ZAD politique ? 

La gauche d’avant (je veux parler début vingtième siècle, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une minuscule ZAD)

 

Une ZAD médiatique ?

Le Chasseur Français.

 

Une ZAD sémantique ?

 Le mot peuple et tous ceux qui en dérivent.

 

Une ZAD argotique ?

 Arrêtez de me baver sur les rouleaux avec votre ZAD.

 

Une ZAD sexuelle ?

 Les radasses qui allaient aux asperges vers le Sébasto…

 

Une ZAD alimentaire ?

 La tête de veau ravigote.

 

Une ZAD viticole ?

 Le pinard c’est de la vinasse, ça fait du bien par où c’que ça passe.

 

Une ZAD SFCDT ?

Plutôt CGTFO.

 

Une ZAD picturale ?

Les couvertures de polar dessinées par Michel Gourdon.

 

Une ZAD historique ?

 La Série Noire.

 

Une ZAD sportive ?

Le Red Star de Saint-Ouen.

 

Une ZAD populaire ?

La fête à Neuneu.

 

Une ZAD vestimentaire ?

Le jean non troué.

 

Une ZAD animale ?

Les puces sans téléphone.

 

Une ZAD cinématographique ?

Prosper as-tu le vin pire.

 

Une ZAD architecturale ?

Le 36 Quai des Orfèvres avec des flics à l’intérieur.

 

Une ZAD photographique ?

Le Rolleiflex 6×6.

 

Une ZAD offensive ?

 Raymond Kopa.

 

Une ZAD musicale ?

 Le pinard c’est de la vinaaaaaasse, ça fait du bien par où c’que ça paaaaaaaaasse

 

Une ZAD finale ?

Je n’ai jamais dépassé les huitièmes, j’habite à Paris.

 

Questions : François Braud / Réponses : Gérard Lecas

 

 

Maintenant on sait qu’est-ce qu’il dit ? Mais qu’est-ce qu’il fait ?

En attendant la parution d’un prochain roman (« Deux balles« ) aux éditions Jigal en début d’année prochaine, on peut relire ses deux derniers articles dans la revue 813 (n°128 et 132) ou un de ses nombreux romans comme son premier : « L’ennemi public n°2 » (Série Noire n°1875) ou plus récemment celui qui avait été publié chez Rivages : « Le corps de la ville endormie » (n°863).

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Dans ce roman d’une nuit, celle du 14 janvier 2009, le lieutenant à la BAC Danny Pérez et Yasmina, jeune stagiaire à ses côtés, vont tenter de comprendre pourquoi 3 jours auparavant, Marjorie, le 11 janvier 2009, s’est défenestrée.

C’est à la suite d’une plainte des sœurs de la Sainte-Croix (des tags récurrents sur les murs du couvent en lettres rouges majuscules : SOEURS ASSASSINES) que le binôme, devenu couple la veille, arrête le « peintre » qui n’est autre que le père de Marjorie.

 

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Comme la nuit et le jour, le couple est au cœur de ce récit ramassé, condensé : ce qui l’assemble et ce qui le dissocie : l’amour, l’argent, la religion.

Car athées comme cochons, Danny reste juif et Yasmina musulmane. Et les infos qui rythment leur nuit parlent moins d’amour que leur parking du jour qu’est le lit.

« Une vedette de l’armée israélienne a ouvert le feu sur le sud de la bande de Gaza. Étaient visés les tunnels qui servent à la contrebande entre l’Égypte et la bande de Gaza. Un obus a frappé une maison où une famille s’était réfugiée, tuant cinq membres de cette famille, dont deux enfants, et en blessant grièvement trois autres. »

Elle avait banché la radio en attendant son retour. Danny se glissa au volant et démarra sans faire de commentaires. Dans le rétroviseur, il vit le visage de Manosque le taggueur qui semblait extrêmement concentré.

« Eux aussi, ils tuent des enfants, lança soudain l’homme. Partout on tue les enfants des autres.

– Il ne faut pas tout confondre, dit calmement Danny.

– Non renchérit Yasmina, là-bas ils tuent tout le monde. Alors l’incendie, c’était quoi ? »

Il coupa le sont de la radio avant de répondre.

« Rien. Une connerie. »

L’incendie. Un amoureux qui tente de brûler la porte de sa promise. Encore une histoire de couple, comme les parents de Marjorie, unie par la haine. Victime et coupable sont comme nuit et jour.

Gérard Lecas nous offre là un concentré de maux avec le minimum de mots. Il pose plus qu’il ne propose. Il cite sans affirmer. Il ne maîtrise pas ses personnages mais il les suit, ne les juge pas, les écoute et, au détour, nous pousse à réfléchir à ce que nous sommes et surtout ce que nous ne sommes pas. Une plongée dans l’altérité, dans l’enfer des autres qui vient doucement remettre en cause notre petit paradis artificiel intérieur de nos pensées, idéologies et croyances. 

Lire Le corps de la ville endormie, c’est accepter de se fissurer.

Ce qui nous assemble et ce qui nous sépare sont les deux faces de la même pièce. Et paraphrasant Prudon : il faut faire avec. Même les jours sans.

Il fait toujours plus froid dehors que la nuit.

Gérard Lecas, Le corps de la ville endormie, Rivages Noir n°863, 172 pages, 2012, 7€

François Braud

 

 

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