Stefanie Delestré : « Cette collection est merveilleuse « 

En ces temps confinés, déconfinés, reconfinés, déconfits, j’ai cru bon de demander à Stéfanie Delestré, non pas ses ZAD ni un tuto pour confectionner un masque FFP2 mais joli, les raisons de la résurrection de la collection La Noire chez Gallimard. Ce sont mes questions et ce sont ses réponses. Le tout forme une interview « écrite », évidemment, en distanciel, comme on dit dans l’Éducation nationale d’aujourd’hui, et, j’en ai peur, de demain. Stéfanie, si tu me lis, je t’embrasse (avec masque).

 

1. Pourquoi ressusciter La Noire ?

Parce que cette collection est merveilleuse. Et aussi parce que la nécessité de clarifier la ligne éditoriale de la Série Noire se faisait sentir. Tout le monde n’a pas une culture polar achevée, ni n’est intéressé par les subtilités des catégorisations. L’offre en librairie est pléthorique. La Série Noire propose des romans dont la structure, les thématiques, les motifs, sont plus conventionnels, respectueux des codes du genre.

La Noire propose des romans noirs… des romans qui n’ont pas ces codes.

 

2. À qui doit-on l’habillage gothique (extérieur) et graphique (intérieur) de La Noire ?

Au studio graphique de Gallimard et en particulier à Martin Corbasson, graphiste de la Serie Noire depuis plusieurs années. Toute l’équipe en charge de la collection est intervenue d’une manière ou d’une autre, avec divers degrés d’implication, et c’est Antoine Gallimard qui a tranché. Un vrai travail d’équipe et une belle réussite.

 

3. Comment avez-vous élu les premiers (et suivants *) titres de La Noire ?

Antoine Gallimard m’a confié la collection après le départ de Masson (qui avait laissé un paquet de textes étrangers dans ses tiroirs) mais je n’ai jamais publié de littérature étrangère. C’est un autre métier que d’autres font très bien… Marie Caroline Aubert, notamment, dont j’aime beaucoup les choix depuis longtemps. Ça me paraissait logique de faire appel à elle. Elle est arrivée avec des auteurs qu’elle publie depuis très longtemps pour certains dont W. Gay, Ron Rash, Parker Bilal, Dror Mishani, Déon Meyer…. Naturellement, les romans de Rash et Gay étaient faits pour La Noire. Pour Prudon, il s’est éteint très peu de temps après que j’arrive chez Gallimard, je trouvais que le re-lancement de La Noire ne devait pas être laissé uniquement aux auteurs US. Nadine Mouque avec quelques dessins originaux d’Hervé (voir ci-dessous), était parfait pour défendre les couleurs de la littérature française. Quant à Sebastien Rutés, nous avions déjà travaillé ensemble. Il m’a proposé un nouveau texte… du grand roman Noir !

 

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« En France, il y a environ 50 millions de voisins, c’est une somme. Qu’il soit arabe ou portugais, breton ou provençal, le voisin est toujours une sorte de boche qui contourne la ligne Maginot pour vous faire chier à l’improviste. » (page 49)
Hervé Prudon, Nadine Mouque, Gallimard, La Noire, 2019 (réédition, 1995), 172 pages, 18€

 

 

4. Après avoir lancé le boomerang en avril 2019, quels ont été les premiers retours (presse, lecteurs, auteurs…) ?

Excellents !! En particulier concernant la maquette que tout le monde trouve magnifique.

 

5. Que penseriez-vous des titres suivants dans La Noire ?

Stig Holmas / Le condor

Gregory McDonald / Rafaël derniers jours

A.C. Weisbecker / Cosmix banditos

Richard Brautigan / Un privé à Babylone

Francis Mizio / La Santé par les plantes

Oui bien sur ils y auraient leur place. Mais ces romans existent déjà. La Noire n’a pas vocation a devenir une « bibliothèque idéale » de romans déjà publiés par d’autres auxquels on se contenterait de mettre une nouvelle couverture. Ce qui m’intéresse, c’est de trouver de nouveaux auteurs au niveau de ceux que vous citez.

 

6. Quels seront les prochains titres si ceux suggérés ne vous « conviennent » pas ?

En septembre sortira le 1er roman d’un jeune auteur américain/mexicain : Les larmes du cochon-truffe, puis début 2021 un roman de Caroline De Mulder, Manger Bambi

 

7. Quelle serait la réponse à la question que vous auriez aimé que je vous pose ?

C’est une expérience formidable et stimulante. Je m’éclate.

Et si quand j’ai commencé dans ce milieu avec la création de cette improbable revue, Shanghai Express **, en tandem avec Laurent Martin (qui avait publié deux romans à la Serie Noire), la célèbre voyante Miranda Mirette qui collaborait à la revue avec Pouy, Villard, Férey (qui n’était pas encore Férey), Leroy, Mizio (et j’en oublie pardon!)… on m’avait dit que ca me mènerait à la tête de la Série Noire et de La Noire, j’aurais bien ri !

 

* Déjà parus dans La Noire

Ron Rash / Un silence brutal

Hervé Prudon / Nadine mouque

William Gay / Stonebuger

Shelby Foote / September september

Sébastien Rutès / Mictlan

 

** Voir rubrique Dans le rétro sur BBB

par exemple : https://broblogblack.wordpress.com/2020/02/08/miranda-cassandre-5/

ou : https://broblogblack.wordpress.com/2019/09/22/miranda-cassandre/

etc. Je vais pas tout vous mâcher, non plus, hein ?

 

 

Stéfanie Delestré / François Braud

 

 

Maintenant on sait qu’est-ce qu’elle dit ? Mais qu’est-ce qu’elle fait ?

 

On dirait le sud

 

Stéfanie, on ne va pas se mentir, on se connaît, plus en distanciel qu’en présentiel, nos échanges furent numériques du temps du grand Shanghai Express, une revue qu’on ne présente presque plus, sauf ici !

Stéfanie est devenue la grande manitou de la Série noire (avec l’aide de Marie-Caroline Aubert, que je connais, mais encore moins que Stéfanie, je suis pas non plus le gars, malgré mon âge et mon ego, qui connaît tout le monde à tu et à toi) et a mis en œuvre la renaissance de La Noire.

 

La Noire bis

 

À ce jour, et c’est suffisant pour faire un poing, direct à l’estomac, cinq romans publiés :

 

Shelby FPouce / Thriller au ralenti de Shelby Foote : September September (traduit par Jeanne Fillion et Marie-Caroline Aubert). Tout se passe en un mois en 1957. 3 blancs vont enlever un gamin noir le mois où Orval Faubus, gouverneur de l’Arkansas interdit l’entrée de l’école à neuf élèves noirs. Local global. Individuel collectif. Podjo, Rufus et Reeny sont organisés, l’enlèvement, la demande de rançon, le lieu pour la récupérer, tout est ciblé. Tout semble sous contrôle. Mais souvent l’ennemi vient de l’intérieur… « C’était une triste époque« . Vivement « le mois d’octobre ». Perdre le nord. C’est sain.

 

Gay WIndex / Le rêve américain est mort. Et la vérité […] est dans la rue. Et on ne veut plus l’écouter : « Tu veux savoir la vérité ? Je lui ai dit non, et c’était sincère. J’avais entendu tellement de mensonges que je ne me sentais plus capable de supporter la vérité. » Stoneburger (traduit par Jean-Paul Gratias) est un ancien du Vietnam et un détective privé. Aussi quand un camarade, Thibodeaux, s’enfuit avec l’argent d’un deal de coke et avec la sulfureuse Cathy, la poule du baron du coin, la cavale des deux tourtereaux va être pistée par Stoneburger. On dirait le sud ? C’est le sud. Celui de William Gay.

Rutès SMajeur / OLNI de Sébastien Rutès : Mictlan. Ce n’est pas un livre mais une phrase, un long monologue entre deux hommes qui doivent conduire sans s’arrêter au volant frigorifique d’un camion contenant 157 corps de Mexicains assassinés qu’on escamote ainsi des statistiques pour permettre au gouverneur d’être réélu dans un fauteuil. Vieux et Gros s’épaulent mais se méfient l’un de l’autre selon le bon vieil adage :  » faire la peau à quelqu’un pour ne pas qu’un autre vous fasse la peau« . Car ici : « les droits des plus forts et les devoirs des plus faibles‘ » et c’est un axiome. Il fait toujours mal de vivre au sud des States.

Rash RAnnulaire / Un silence brutal (traduit par Isabelle Reinharez)de Ron Rash. Le monde, la terre, la rivière, la montagne. Et l’homme.  » pourquoi Dieu se lèche pas le pouce et l’index pour moucher tout ça comme une chandelle« . Les, le schérif approche de la retraite, 3 semaines. Gérald accusé d’avoir pollué l’habitat des truites au kérosène. Becky dont la poésie ne l’aide pas à oublier le passé. L’Amérique, celle du pays sans nom, s’abîme. « Les choses sont presque toujours ce qu’elles semblent être« . Vraiment ? « Encore que« . En Caroline. Du sud, évidemment.

 

Prudon HAuriculaire / Réédition de Nadine mouque d’Hervé Prudon avec croquis de l’auteur et ses mots qui touchent encore et toujours et rendent notre mélancolie acceptable :  » c’est quelque chose la mélancolie, ça vous explose, et ça vous ramollit « , notre mélancolie constructive : «  c’est quelque chose la mélancolie, ça vous repose, et ça vous démolit « , notre mélancolie destructive:  » C’est quelque chose, la mélancolie, ça vous névrose, et c’est pas très joli « . Il nous manque Hervé, notre Tarzan malade, et le soir, Il fait plus froid dehors que la nuit. Sans lui, plus qu’au sud, nous sommes déboussolés.

 

La Noire est une collection merveilleuse. Je confirme. Au poing levé.

 

François Braud