Lugosi #7 (Le feuilleton de l’été 2019, saison 4)

Résumé de l’épisode précédent : Tout le village (ou presque) est à l’église. Le curé est inquiet car certaines ouailles manquent. On murmure qu’elles ont croisé le regard de Lugosi. Au pire, on les dit mortes, au mieux folles. Il va débuter son homélie quand les portes de l’église s’ouvrent. C’est Lugosi. Il a les paupières lourdes et il fixe tout le monde. Et tout le monde attend. Dans toutes les têtes flottent le drame…

Vous me direz, hein ?

 

 

 

Lugosi

LUGOSI

 

 

 

Par François Braud

illustrations de Lionel Benancie

 

 

Épisode 7

Le Drame

 Chapitre 6 : À la ferme du boiteux

 

 

Il est arrivé un soir d’automne, à la tombée de la nuit, par un temps brumeux et légèrement humide, sur la route centrale qui mène au village, accompagné de ses parents, des immigrés italiens, d’origine roumaine, les Lugosi. Blancs, frigorifiés, miséreux sans soleil dans un chariot tiré par une mule fatiguée.

 

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Le père baragouinait quelques mots, la mère était mutique et le petit avait des yeux comme des soucoupes. C’est Claude le premier qui a tendu la main. Et pendant que les autres se méfiaient, tournaient autour de l’équipée, plissaient des yeux, borborygmaient entre eux, il les a accueillis chez lui. Les Lugosi se sont donc installés dans la ferme des Martial qui, en échange de petits travaux, les nourrissaient et les logeaient. Claude, on le surnommait le boiteux depuis son accident de cheval. Elle, Josette, on ne l’aimait pas trop, elle ne venait pas du village mais de celui d’à côté. Elle n’était pas comme les femmes d’ici. Une étrangère en quelque sorte. Alors, ça n’a pas étonné grand monde de voir les Lugosi s’installer là-bas :

– Les mauvaises pommes dans le même panier, avait persiflé Désirée en hochant définitivement la tête.

L’amitié naissante et grandissante entre les Martial et les Lugosi avait fait des curieux, des circonspects, mais aussi des jaloux. Jean, notamment. Il était à deux doigts d’acheter la ferme des Martial. Il était en pleine forme, lui, solide comme un roc et aucune patte folle ne l’empêchait, lui, de manier la charrue ou de rentrer les blés. Il était toujours célibataire à plus de trente ans. Il lorgnait pourtant quelques filles, voire s’acoquinait avec une ou l’autre mais c’était toujours le coup d’un soir ou pour une période limitée très courte. Ce n’est pas qu’il ne trouvait pas chaussure à son pied mais qu’aucune, malheureusement, ne possédaient assez de terres. Car c’était ça l’huile de son moteur intérieur à Jean : la terre. C’est à ça qu’il carburait. C’est pour cela qu’il avait fait une offre qu’il jugeait raisonnable devant Claude mais qui était en fait quasiment honteuse. Il ne l’avouait même pas devant ses amis, au café Au nœud coulant. Il se justifiait et se convainquait de verre en verre : 

– De toute façon, il a pas d’autre solution le boiteux. Sa grange s’écroule et la récolte de cette année va pourrir. On va quand même pas jouer les charpentiers pour lui et moissonner pour sa Josette !

– On travaille la terre ici. Si on est pas capable, on la laisse aux autres, hein ?

Jean avait trouvé en Léon un alter ego, un complice, un soutien.

 

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– On dira ce qu’on voudra, c’est une chance l’offre que je lui ai faite.

Marcel attendait pour remplir les verres vides mais Jean n’avait pas la tournée générale facile. Léon, son voisin de comptoir, avait une tête de plus que lui, facile, mais le même rire gras que lui, la même certitude d’être fait du même bois que lui et le même lever de coude tonitruant que lui :

– C’est pour moi la prochaine ! cria le géant.

Mais il était moins près de ses sous que le Jean. Le passé lui avait appris à partager à Léon. Il devait s’occuper d’Émile, son jeune frère, depuis la mort accidentelle des parents. Un accident bête. Ils ne savaient pas nager. Mais qui a besoin de savoir nager à la campagne ? Personne. Oui, c’est sûr. Sauf si on tombe dans la rivière. La mère s’était approchée trop près du bord pour je ne sais attraper quelle plante. La mère avait glissé. Le père avait plongé pour la sauver. Mais lui non plus ne savait pas nager. L’eau pour un paysan d’ici, on la donne aux cultures, on ne la met jamais dans un verre alors s’y baigner… On les a enterrés ensemble. Après l’église, le caveau les a accueillis. Les pleurs d’Émile ont séché sur ses joues et Léon a repris la ferme et s’est occupé du petit frangin.

La fête avait tourné court. Le boiteux avait refusé l’offre. Il avait trouvé en Bela un compagnon sur lequel compter. Une canne en quelque sorte. Josette et Rosa s’aidaient pour l’intendance, et qui plus est, s’entendaient à merveille. Elles parlaient peu mais se comprenaient parfaitement. Le langage des mains et celui des yeux a parfois plus d’impact que celui de la langue.

Monsieur Stoker avait vite pris le petit Lugosi sous sa coupe. Il fallait lui apprendre à parler notre langue. Il l’avait vite surnommé Lugo, ça lui rappelait son grand-père prénommé Ludovic et qu’on appelait Ludo. Lugo apprit ainsi les mots qui lui manquaient.

L’hiver passa et, au moment du printemps, Jean, qui fouinait toujours du côté de la ferme des Martial, vit la charrue retourner la terre. C’est Bela Lugosi qui conduisait les bœufs. Jean comprit qu’il devait tirer un trait sur cette ferme ou alors…

 

Les Martial, on les a retrouvés, un matin de marché, dans leur cuisine. On s’inquiétait de ne pas voir venir l’homme, Claude, apporter ses produits pour les vendre.

Claude était étalé sur la table comme s’il piquait un petit roupillon, histoire de se reposer un peu avant d’attaquer une journée.

C’est Jean qui a prévenu tout le monde. Ce n’était pas normal que Claude ne soit pas là, à cette heure avancée de la matinée !

Josette gisait près de la cuisinière, face contre terre.

Jean guida tout le monde ; le maire, Léon, son frère et une bonne partie du village se trouvant au marché. On allait voir ce qu’on allait voir…

 

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Ils étaient tous les deux morts, exsangues, vidés de leur sang. On décida de punir les coupables tout de suite. Pas besoin de procès, d’explications, ce ne pouvait venir que de maraudeurs, de nomades affirmait Alphonse, le maire. « Pas de ça chez nous ! Justice ! Justice ! Pendons-les ! Vous posez pas de questions ! J’ai toutes les réponses ! Ce sont eux les coupables ! » Alphonse en était sûr, ou presque…

C’étaient donc les Lugosi. Il fallait les pendre.

On trouva Bela au champ. Il y était depuis le matin. Il avait beau faire son air de ne rien comprendre, on savait bien que c’était lui le coupable.

Léon, le spécialiste fit des nœuds coulants. Personne ne s’étonna de voir le géant sortir de sa besace deux cordes. Son frère Émile était à ses côtés. Enfin, derrière lui. Comme une ombre.

Rosa était au lavoir, près de l’étang, elle aussi de puis le matin. Elle protesta dans un salmigondis de français mâtiné de roumain italianisé ponctué de quelques mots hongrois que personne, évidemment, ne comprit. Josette aurait pu mais… De toute façon, avait-il une seule personne du village qui voulait savoir ce qu’elle avait à dire ?

C’est elle qu’on pendit en premier. Son mari suivit. Il put malheureusement voir l’horreur : sa femme se débattre puis mourir, la nuque brisée, pendue sous le prunier. Mais il ne vit pas, à l’orée de la forêt, son fils regarder toute la scène. Il mourut sous le second prunier, celui qui donnait tant de fruits… pendu lui aussi.

On se tut. Les cris moururent dans les gosiers. Chacun reprit son chemin. Chacune sa tâche. Un seul resta devant le spectacle. Émile.

L’ombre avait déserté son maître. Ses yeux ne semblaient pas croire ce qu’il voyait. Ses oreilles bourdonnaient. Sa langue était sèche. Ses doigts gourds. Ses pieds du plomb.

Les corps se balançaient. Lui était figé.

Les corps se balançaient. Lui aussi.

Il serait resté longtemps là si Léon, son frère n’avait pas rebroussé chemin pour lui filer une claque sur la nuque et le tirer en arrière pour le ramener à la maison.

Les corps se balançaient sous les deux pruniers.

La ferme était habitée par quatre personnes le matin. La terre y était cultivée. Le linge séchait sur la corde entre les deux pruniers. Et, certains jours, la tarte aux prunes parfumait la cuisine.

Désormais, la ferme est inhabitée. Mais pas pour longtemps…

 

Le voisin des Martial, le Jean, s’était mis en retrait après avoir mené la meute ici. On ne lui demanda pas pourquoi il s’était inquiété de l’absence de Claude. En effet, il arrivait à Claude Martial, rarement certes, mais cela arrivait, de ne pas venir certains jours au marché. On ne lui demanda pas pourquoi non plus, aussitôt la pendaison terminée, il alla réclamer auprès d’Alphonse, le Maire, les terres des Martial. On ne le questionna pas sur son emploi du temps le matin. Il alla même, la bonté incarnée, organiser la sépulture des Martial. Ils n’avaient pas d’enfant. Les Lugosi furent enterrés dans la fosse commune avec ceux qui n’ont pas de famille ou personne pour s’occuper de leurs corps après leur décès. Pour leur âme, le curé s’en occupait. Il dit d’ailleurs une courte prière, rapide comme une pluie d’été et s’en retourna à ses ouailles. Et le village oublia le drame…

Enfin, pas tout le monde. La Désirée, elle, avait bien en tête certaines images. Le matin du drame, elle ne passait pas loin de la ferme des Martial et elle vit ce qu’elle vit. Mais elle ne dit rien. Elle ne dit rien des cris qu’elle entendit quelques minutes après avoir croisé Bela dans le champ et Rosa, le panier à la main, filant vers le lavoir. Elle ne dit rien non plus de ce qu’elle avait vu ; Jean, le voisin, sortir de la maison un couteau ensanglanté à la main.

Le jeune Lugosi, lui, était parti se promener dans la forêt. C’était son occupation favorite avec celles qui consistait à apprendre la langue d’ici avec monsieur Stoker et à dévorer les tartes aux prunes de Rosa. Après avoir nommé de ses doigts les choses que lui avait apprises monsieur Stoker : arbre, champignons, fougère, terre, ciel, soleil, il était en route pour la ferme des Martial quand il avait entendu les cris de la foule du village menée par Jean. De peur, il s’était caché pour ne pas la croiser. Mais c’était cette même peur qui l’avait aussi poussé à la suivre jusqu’à chez Claude et Josette. Et, là, derrière une haie, il vit tout de ses yeux ronds, imprima tout dans sa mémoire, vit Émile comme une statue et perdit à la seconde même tous les mots qu’il avait eu tant de mal à apprendre. C’est comme si le travail de monsieur Stoker, qui lui apprenait à lire et à écrire, disparaissait, effacé comme un mot écrit au tableau par un coup d’éponge. Il s’enfuit dans la forêt…

 

Non Lugosi

 

On ne le vit plus pendant plus de quatre ans. On oublia son prénom.

On parla beaucoup puis moins.

Il réapparut un matin de printemps, sur la route centrale qui mène au village. On s’étonna de son retour. Que voulait-il ? On se posa des questions sur son mutisme, on parla beaucoup, puis moins. Puis, on ne le vit plus, ou pas plus que l’église, la margelle du puits ou la boulangerie. Il faisait partie du décor…

Le garçon était transparent…

Lugosi était seul. « Eux » étaient ensemble.

Et, un matin, dans sa cabane, dans la forêt, il s’était remémoré une chanson qui lui chantait Rosa, sa mère. Une chanson qui avait tout changé.

 

 

À suivre…

Prochain épisode (n°8) le lundi 26 août…

 

 

 

Les désormais angoissantes illustrations de cet épisode sont évidemment de Lionel Benancie. Merci camarade…

 

 

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