Papy boom #6 (Le feuilleton de l’été, saison 3)

Résumé des épisodes précédents : Bon. Le gentil papy qui raconte avec émotion son histoire à une gendarmette, dans un petit théâtre de la vie sur cassettes, est en fait au cœur d’une affaire autour d’un gosse et d’un orphelinat. Blanche qui écoute sa confession serait-elle en train de résoudre un mystère sur lequel butent depuis des mois gendarmes, journalistes et lecteurs ?

Vous me direz/lirez, hein ?

 

 

Papy boom

 

Aux vieux,

tenez bon, j’arrive…

 

 

Épisode 6

Les z’hommes

« On est venu m’ouvrir, on m’a écouté et on a hésité, repassez demain, le lendemain, le directeur hésite, après ils ont fini par dire oui et je suis rentré dans l’antre. »

 

(Pause.)

« Il est vrai que je peux les comprendre.

De nos jours, on ne peut plus regarder quelqu’un dans les yeux. C’est vécu comme un affront ou un vice.

Vous avez remarqué, non ? »

(Pause.)

Ce n’est pas faux. Les regards sont fuyants, rarement francs. Demander l’heure dans la rue avec, pour introduction, un « pardon » vous renvoie immédiatement un regard inquiet. « Qu’est-ce qu’il me veut celui-là ? » Une fois que vous avez posé votre question, un soulagement se sent, les mains se décrispent, les jambes se détendent, les muscles ralentissent et les yeux se fixent sur vous, ils sont devenus clairs et ils s’affaissent sur une montre, un portable. Il se peut même qu’un sourire accompagne le tout.

 

 

« Ha ! J’en étais sûr ! Vous pensez la même chose. »

 

 

Étonnant. On dirait qu’on dialogue.

 

« D’autant que pour vous, c’est démultiplié. Forcément. Quand vous toisez quelqu’un, pardon, quand vous regardez quelqu’un, il le perçoit presque toujours comme une attaque. Il culpabilise d’autant plus qu’il n’a rien fait. Aussi, pour s’innocenter d’un mal qu’il n’a pas commis, d’une faute qu’il n’avait même pas imaginée, fuit-il en clignant des yeux, les haussant et les baissant, regardant sa montre, bref, multipliant tous ces petits gestes dont il n’a même pas conscience, et tout cela pour ne pas vous affronter.

C’est fou, non ? »

(Pause.)

Je suis sûr qu’il fait une pause pour me permettre de lui répondre…

N’importe quoi ! Je déraille moi en l’écoutant soliloquer. Comme s’il avait ce pouvoir…

 

 

« Vous n’avez pas d’avis ? »

C’est pas vrai…

« Vous ne voulez pas me le donner, peut-être ? Alors je vais donner le mien. L’habit ne fait pas le point, paraît-il mais le vôtre, si. Le prestige de l’uniforme n’est ressenti souvent que par celui qui le porte, pour les autres, de manière uniforme, l’habit fait sauter le cœur et suer les mains. C’est humain. »

(Silence prolongé de deux minutes. On entend des bruits de pas, de porte ou de de fenêtre qui s’ouvre. Ça grince.)

« L’orphelinat.

J’ai fini par y entrer.

Je comprenais qu’ils aient été réticents à m’ouvrir leur porte mais j’ai su les convaincre du peu d’humanité que je pouvais apporter aux enfants, j’ai su les persuader que je n’étais animé de rien de vicieux, j’ai su bâtir un récit du Rémi sans famille que j’étais en mentant évidemment sur tout. Je ne voulais évidemment pas que vous me retrouviez. Après. »

Tu m’étonnes.

 

 

« Plus personne ne fait confiance à l’homme aujourd’hui. »

(Soupir.)

« Il faut dire que les hommes… »

(Il s’arrête et se met à chanter)

« Font leur pipi contre les murs,

Quelquefois mêm’ sur leurs chaussures,

Pisser debout ça les rassure,

Les z’hommes,

Z’ont leur p’tit jet horizontal,

Leur p’tit siphon, leurs deux baballes,

Peuv’ jouer à la bataill’ navale,

Les z’hommes,

Z’ont leur p’tit sceptre dans leur culotte,

Leur p’tit périscop’ sous la flotte,

Z’ont le bâton ou la carotte,

Les z’hommes,

Et au nom de ce bout d’bidoche

Qui leur pendouille sous la brioche,

Ils font des guerres, ils font des mioches,

Les z’hommes… »

(Il rit aux éclats.)

« Sacré Henri ! »

De qui parle-t-il ?

 

« Plus personne aujourd’hui ne l’écoute. Pourtant, il aurait des choses à nous dire. C’est simple, moi, il me parle toujours. »

Il doit parler de l’auteur de la chanson. Faudra que je demande à maman. Elle doit le connaître. Ou internet me le dira.

« C’est important de parler, non ? »

(Pause.)

« Non ? Bon. Je sens bien que cela ne vous intéresse pas mes considérations sur la vie. Ce qui vous excite, c’est L’Affaire De L’Orphelin De La Grande Butte, hein ? »

(Pause.)

C’est presque un aveu ça mon bonhomme. Continue comme ça.

 

 

« Alors, je reprends.

Je n’y venais que quelques minutes au départ.

Une fois par semaine. »

(Pause.)

« Puis une heure les mercredis et les samedis.

Puis je suis passé tous les jours. »

(Pause.)

« Tout cela en quelques mois.

J’ai fini par devenir meuble. »

C’est bien ce que j’ai lu de l’enquête…

 

 

« Au début, mes yeux ne savaient où regarder ; ils m’observaient comme un étranger, leurs soucoupes me scrutaient comme si j’étais un extra-terrestre. Je ne restais alors pas. Je partais au bout de quelques minutes.

Ne pas se faire trop remarquer.

Le mithridatisation. C’était ma méthode.

Leur regard s’est habitué. J’étais devenu un voisin. On sait qu’il est là, on le voit mais on ne le regarde pas. Ce fut une période difficile d’indifférence. Mais elle était nécessaire.

Puis, un jour, un ébouriffé, dont les bras étaient constellés de tâche de rousseur mais aussi de cicatrices, de scarifications, est venu me toucher, de la main. Et il est reparti en criant. Je n’ai pas pu résister. Je me suis enfui en pleurant. »

(Pause.)

« Peu à peu, certains se sont approchés pour me parler avec leurs yeux. Je m’étais assis dans un coin pour me faire oublier et j’ai passé là, à les regarder, le plus beau jour de ma vie.

Je suis revenu presque chaque jour, apportant un goûter, et aussi, il est vrai, quelques enveloppes au directeur. Ma contribution lui disais-je. »

Ha ça, c’est pas dans le rapport d’enquête.

« Et, j’ai fini par le remarquer, David, il s’appelait David !, je n’aurais jamais cru ça possible. Il était assis toujours au même endroit, les culottes courtes, les genoux légèrement égratignés par les chutes, le tee-shirt un peu sale, confiture, terre, gras et morve. On aurait dit que courir

Fin de la cassette n°2

 

 

C’est bien lui. Celui qui a kidnappé David, l’orphelin de la Grande Butte. L’affaire qui a secoué la région et qui la secoue de temps à autre parfois quand la presse rappelle que la gendarmerie n’a toujours pas progressé dans l’Affaire. Que le petit David est toujours disparu et que son kidnappeur court toujours. On supputait même qu’on ne retrouverait jamais le petit. Qu’il était mort. Après je ne sais quelles souffrances, sans doute. Et l’Affaire s’étouffait d’elle-même. Pas de père épleuré à réclamer de la clémence aux ravisseurs, pas de mère soupçonnée d’infanticide, ou l’inverse. Qui se soucie aujourd’hui d’un orphelin ? Avec la prostituée et le SDF, ils forment la triade des loosers. Ceux dont on ne parle pas ou si peu. Bref, le couplet habituel. Sauf que nous, on cherche toujours. Et moi, je crois que j’ai trouvé.

Cassette n°3

Schh…

« David.

Il marchait comme sur des œufs. On aurait dit que courir lui faisait peur, il évitait les autres, comme s’il évitait les chocs, la rencontre avec l’autre lui semblait impossible. Il avait cinq ans, l’âge du bébé dans le ventre de Marie. »

(Silence. Il sanglote.)

 

 

Il débloque ou quoi ?

« Enfin. L’âge qu’il aurait eu s’il avait survécu.

J’ai cru reconnaître la couleur de ses yeux dans ceux de David. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai décidé qu’il était mon petit-fils. »

(Un bruit de voiture. Qui se rapproche et s’éloigne. Définitivement. Le vieux soupire.)

 

« Il faut que je me prépare. Ils vont arriver. »

 

Tchac !

 

Papa avait raison. « La raison et la patience sont les apanages de la gendarmerie ». Il faut toujours chercher la solution. Pauvre papa. Il en était à sa soixante-dix-septième solution. Il cherchait toujours, sans arrêt, il triturait, il fomentait, il bâtissait. Faut dire qu’il cogitait le paternel sur son histoire de disparitions *. Ça lui montait à la tête comme disait maman Henriette. Il n’avait toujours pas résolu son histoire et, en plus, tout le monde s’en foutait. C’est ça qui le minait, qui l’a tué en fait. Une dizaine de personnes avait disparu mais personne ne savait pourquoi. Papa, ça, ça le mettait en rogne. Il était devenu fou. Il ne pensait qu’à ça. Jour et nuit. Il avait fini par insupporter ses supérieurs. Fin de carrière, services rendus à la nation, la gendarmerie fière, et tout et tout… Il n’a pas supporté sa « mutation ». « Aux vues de votre carrière, eu égard aux services rendus à la gendarmerie nationale, à la nation, au peuple français, à la patrie, nous vous confions la direction de la brigade de Mouilleron-le-Captif. Merci, capitaine Henri ! Vous êtes la fierté de notre service, pugnacité, réflexion, ténacité, toutes vos qualités font de vous le gendarme idéal. » Nommé le lundi, papa a cherché dès le jour même sa caserne. Il l’a toujours cherchée. Jusqu’au bout. Jusqu’à ce qu’un matin, il ne se lève pas. Maman l’a trouvé mort, pendant la nuit. Faut dire, pour l’excuser, qu’elle n’existe pas. Il n’y a pas de gendarmerie à Mouilleron-le-Captif. Mais papa ne le croyait pas et il passait son temps à courir les rues du patelin demandant aux habitants la rue de la gendarmerie tout en continuant d’enquêter sur son affaire à lui : les disparus. Ça faisait déjà trois ans que ça durait… Il en a fait des kilomètres, posé des questions, établi des listes de suppositions, de supputations qu’il finissait par prendre pour des certitudes jusqu’à ce que le doute ne vienne s’insinuer dans son cerveau qui repartait pour un tour…

Il avait entendu ce qu’il voulait entendre. La direction d’une gendarmerie. Tout près de chez lui. Sauf que ce n’étais pas ce qu’on lui avait dit. Le discours s’était empâté dans les petits fours et noyé dans les gobelets d’un mousseux fade. C’était le discours d’un départ à la retraite ponctué par un cadeau collectif : un voyage à la carte à choisir dans une agence locale. Mais papa avait tout oublié… À part son affaire à lui, qui l’occupait une bonne partie de son temps libre, il passait le reste de son temps à chercher la brigade de Mouilleron-le-Captif, sans, évidemment, et pour cause, la trouver.

Mais moi, j’ai trouvé. Celui que tout le monde recherche depuis longtemps dans le coin est là, à mes côtés, du moins il est en train de me raconter son kidnapping ! Enfin, trouvé… Je ne connais pas encore son identité exacte et le lieu où il se cache. Et surtout, pourquoi doit-il se préparer ? Et à quoi ? Et qui sont ces « ils » ?

* Voir L’enfance des tueurs (François Braud, Éditions Ex-Aequo)

 

À suivre…

François Braud

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