« Les choses sont presque toujours ce qu’elles semblent être ».

« Encore que ». (page 159)

La Noire fait peau neuve.

Stéphanie Delestré, que je salue au nom de mes contributions d’autrefois pour Shanghai Express – mâtin quelle revue ! – qu’elle dirigeait avec Laurent Martin, a pris la direction de la Série Noire (aidée pour le côté étranger par Marie-Caroline Aubert). Éole nouveau et ancien Zéphir. Ses alizés viennent faire tourner nos têtes. Trois opus, coup sur coup : Stoneburner de William Gay (l’auteur du gothique Petite Sœur la Mort), Nadine Mouque d’Hervé Prudon (dont je reparlerais ici plus tard) et Un silence brutal de Ron Rash.

C’est de ce dernier livre dont je veux vous parler aujourd’hui. Le titre inaugure la collection. Et c’est de bon augure.

truite Ron Rash

Notre monde va mal et on peut se demander pourquoi Dieu se lèche pas le pouce et l’index pour moucher tout ça comme une chandelle. (page 73)

Le shérif Les, 51 ans, est à deux doigts de la retraite. Il connaît une relation de complicité avec Becky, garde forestière, poétesse de la nature.

Les est hanté par un événement arrivé à son ancienne compagne qui lui envoie des photos d’elle et de ses enfants, qui ne sont pas les siens. Becky est torturée par le souvenir d’avoir partagé la vie d’un éco terroriste. Les deux vivent dans ce passé silencieux. Qu’ils brisent au présent, quand ils le peuvent, comme ils le peuvent. Pour finir par s’enlacer : « Il faut que je te parle ». (page 256)

Un coin perdu de Caroline du nord, dans les Appalaches. Tout le monde se connaît.

Les est confronté à la pollution d’une rivière au kérosène. Le poison pour noyer le poisson. Tout semble accuser Gerald (un vieux bougon, un peu braconnier, au cœur défaillant, avec un passé dont on fait les taiseux), et notamment Tucker, un entrepreneur touristique qui accueille les pêcheurs de truites, un filon, une poule aux œufs d’or. Tout l’accuse mais seule Becky le défend bec et ongles : jamais Gerald n’aurait pu faire ça. Les doute. Mais une vidéo le montre près du lieu du drame au moment où. Alors ?

Ce mystère n’est que prétexte à montrer un monde dans lequel le rêve américain se dissout dans la meth qui ravage les corps et dans le chômage qui gangrène la région oubliée des pouvoirs publics. Une Amérique des laissés pour compte en quelque sorte. « Le paradis est là tout autour de nous (… ) mais (…) c’était tout aussi vrai de l’enfer. » (page 83)

Hommes et femmes se battent avec leur passé pour vivre les difficultés du présent : « Lorsque je quittais le couvert des arbres, un craquement creux sous ma semelle. Mue de cigale. Quel cadeau que de se dépouiller de son vieux moi avec tant de facilité. » (page 87)

Et quand il faut faire parler les gens du coin, c’est souvent le silence qui répond : « Dans une zone aussi rurale que la nôtre, tout le monde est rattaché à tout le monde, si ce n’est par les liens du sang du moins de quelque autre façon. (…) Quand j’entrai dans le café un grand silence envahit la salle, signe que les gens savaient déjà. » (page 104)

Les mots font mal mais le silence aussi. Aussi quand on parle, ne regrette-t-on pas de ne pas avoir parlé ? Et après avoir dit les choses, n’est-on pas pris de remords ?

L’écriture d’une beauté à couper le souffle sert un récit dans lequel la nature est le personnage principal, malmené(e) mais vivant(e) : « Alors que le soleil colore encore les montagnes… J’étais là » (pages 13 et 257 : haïkaisation).

Ron Rash Un silence brutal

Ron Rash, Un silence brutal, traduit par Isabelle Reinharez, La Noire, Gallimard, 2019, 256 pages, 19€

 

François Braud